Christelle Lorho, le col de l’excellence comme une renaissance

Un reportage paru dans La Revue Culinaire N°963 – septembre-octobre 2026, éditée depuis 1920, par l’association Les Cuisiniers de France

Meilleure Ouvrière de France fromagère depuis 2019, Christelle Lorho dirige avec son mari et associé Cyrille Lorho, lui aussi MOF, une maison construite au fil de plus de trente années de travail. Derrière le col bleu-blanc-rouge se dessine le portrait d’une femme, d’une cheffe d’entreprise et d’une maman de quatre filles. Un parcours traversé par les réussites, les échecs, les tempêtes et cette volonté constante d’avancer. En 1992, Christelle et Cyrille Lorho quittent Paris et s’installent dans les Vosges, où ils reprennent leur première entreprise. Six ans plus tard, en 1998, ils acquièrent Le Vieux Gourmet, institution fromagère de la rue des Orfèvres à Strasbourg, qui deviendra la Maison Lorho. En 2012, ils développent leurs caves d’affinage à Moyenmoutier, au sein des Fromages de l’Abbaye.

L’entretien 

 

 

Christelle se présente une première fois au concours Un des Meilleurs Ouvriers de France en 2011, puis une deuxième en 2015. Elle décroche finalement le titre à sa troisième présentation, en février 2019. Cette chronologie raconte une réussite professionnelle. Elle laisse aussi entrevoir une histoire profondément intime. Le 11 décembre 2018, alors que Christelle prépare sa dernière finale du concours, sa fille Jeanne est blessée par balle lors de l’attentat de Strasbourg. La famille Lorho est durement éprouvée. Le concours disparaît de ses priorités. Son récit dit la force du travail, la pugnacité, la fidélité et l’amour. Il révèle également la difficulté à reconnaître sa propre valeur. Le MOF apparaît autant comme l’accomplissement d’un rêve professionnel que comme une renaissance. « Je suis fière, dit-elle, d’avoir réussi, d’avoir réalisé mon rêve et d’avoir apporté du bonheur à la maison. »Le travail comme fondation

Née près de Paris, elle passe les huit premières années de son enfance en caravane. La famille se déplace au gré des emplois, puis s’établit dans la Sarthe. Cette vie façonne son rapport au mouvement, à l’adaptation et à l’imprévu. La campagne lui offre un terrain de liberté et de créativité. Diplômée d’un brevet d’enseignement professionnel agricole, elle rejoint Paris. Le travail devient une voie d’émancipation. Il constitue aussi l’un des socles sur lesquels Christelle construira sa famille, son couple et son entreprise.

Une petite annonce marque le premier grand tournant de sa vie. Jacques Vernier, de la Fromagerie Boursault, dans le 14ᵉ arrondissement de Paris, recrute. Christelle postule sans expérience particulière du métier, sans imaginer que cette décision déterminera tout son avenir. « Je ne me voyais pas du tout fromagère », reconnaît-elle. Quelques mois après son arrivée, Cyrille rejoint à son tour la maison Jacques Vernier. Christelle parle avec pudeur d’un attachement immédiat. « Je pense que nous nous sommes trouvés. » Le couple se forme dans la vie comme dans le travail. Trente ans plus tard, cette complémentarité demeure au cœur de toutes leurs décisions. Christelle résume leur équilibre : « Nous avons toujours avancé ensemble.»

Construire une famille et une maison

Après plusieurs années à Paris, Christelle et Cyrille souhaitent fonder une famille et s’offrir une meilleure qualité de vie que celle consistant à travailler six jours sur sept pour élever des enfants. Une nouvelle annonce les conduit dans les Vosges. En 1992, ils s’installent à Moyenmoutier et développent parallèlement les marchés. Entre 1995 et 2007 naissent leurs quatre filles, Marie, Jeanne, Juliette et Clémentine. La famille grandit au même rythme que l’entreprise. Christelle refuse de considérer la maternité comme une parenthèse dans sa trajectoire professionnelle. Maman et cheffe d’entreprise, elle avance sur tous les fronts, soutenue par Cyrille et portée par un clan familial particulièrement soudé. En 1998, le couple rachète Le Vieux Gourmet, l’une des plus anciennes institutions fromagères de Strasbourg, installée rue des Orfèvres.

L’adresse devient progressivement la Maison Lorho. Les Vosges restent leur lieu de vie, d’ancrage et d’affinage avec en 2012 la création des caves d’affinage des Fromages de l’Abbaye. Le temps, l’humidité, les flux d’air et le brouillard accompagnent le travail des tommes, des croûtes fleuries, des croûtes lavées, des persillés, des chèvres et des brebis. Des créations comme l’Aiglon, le Pavé de Strasbourg, le Fondant de l’Île de Beauté ou le Régal du Brasseur construisent peu à peu la signature de la maison. Aujourd’hui, le groupe réunit trois entreprises, six marchés hebdomadaires et entre 35 et 40 collaborateurs. Les comptoirs proposent entre 250 et 300 références, dont près de 40 créations ou affinages signature. Christelle et Cyrille Lorho forment le seul couple de Meilleurs Ouvriers de France fromagers.

Deux échecs et un rêve toujours présent

Lorsque Cyrille décroche le titre de Meilleur Ouvrier de France en 2007, la distinction renforce la visibilité de la maison et ouvre de nouvelles perspectives. Christelle possède la même connaissance du métier et se lance à son tour pour conquérir ce titre en son nom. Elle atteint deux fois la finale, en 2011 et en 2015, et se relève de deux déceptions. Elle décide de tourner la page. Elle s’engage autrement, prend des responsabilités associatives et devient notamment présidente de Cœur Gourmand, qui rassemble des commerçants indépendants de Strasbourg. Elle continue à développer les boutiques, les caves, les marchés et les projets de la maison. Pourtant, le rêve reste plus vivant que jamais.

En 2018, Cyrille et leur fille aînée Marie, l’inscrivent au concours à son insu et sous son nom de jeune fille ; Plard, comme pour lui rappeler que cette candidature lui appartient pleinement. Lorsqu’elle le découvre ; Christelle hésite. Une rencontre avec plusieurs MOF, lors d’une descente des Alpages, ravive sa flamme de courage. L’un d’eux s’étonne qu’elle ne porte pas déjà le col. Un autre lui parle des qualifications imminentes. « Une petite musique s’est mise en route », se souvient-elle.

Elle se présente avec seulement quelques semaines de préparation et obtient sa qualification pour la finale. Christelle comprend alors que tout recommence : le stress, le travail, les essais, la pression et les doutes. La finale est prévue en février 2019. Elle dispose de trois mois pour se préparer en plein cœur de la période commerciale la plus intense de l’année. Décembre représente près d’un quart de l’activité annuelle de l’entreprise. Elle s’entoure, sollicite ses proches et commence à construire son œuvre.

Le concours de l’excellence comme thérapie

Le 11 décembre 2018, l’attentat de Strasbourg frappe directement la famille Lorho. Jeanne, leur deuxième fille, est blessée par balle. Christelle se replie dans une bulle familiale et professionnelle. Elle travaille et protège les siens. La famille devient l’unique priorité. « J’ai tout balayé. Le concours était terminé pour moi. Je n’y pensais plus du tout », confie-t-elle. La violence de l’événement, l’exposition médiatique et le traumatisme vécu par leur fille bouleversent l’équilibre de la maison. Christelle et Cyrille se recentrent sur leur famille, leurs collaborateurs et leur entreprise.

Au début du mois de janvier, elle s’interroge : « Dois-je abandonner définitivement mon ticket pour la finale ou le prendre comme une thérapie». Christelle choisit la seconde voie : « Il fallait réussir à amener du positif, à remettre du bonheur dans notre maison » Pendant près de deux mois, elle se consacre entièrement à sa préparation. Le concours devient un espace de concentration, de reconstruction. Elle travaille avec cette force intérieure que les épreuves ont progressivement façonnée.

La finale se déroule à Lille les 21 et 22 février 2019. L’épreuve de l’œuvre magistrale dure trois heures. Après deux heures, Christelle constate qu’elle a réalisé seulement la moitié de son travail. Elle s’effondre et le doute s’immisce dangereusement. Elle pense alors à Jeanne. « Je me suis dit : tu n’as pas le droit de t’arrêter maintenant. Tu n’as pas traversé tout cela pour échouer une heure avant la fin. Il fallait aller au bout. » Elle accélère, se concentre et achève son œuvre. Lors de l’annonce des résultats, le nom de jeune fille sous lequel Cyrille l’a inscrite est prononcé. Christelle reste assise. Elle porte le nom Lorho depuis si longtemps qu’elle ne réagit pas à son nom de jeune fille, Plard. Les regards se tournent vers elle, la salle applaudit et Cyrille lui fait signe de se lever. Elle est sous le choc, abasourdie. « J’ai réalisé que ça y était, que j’avais enfin réussi. Je me suis retrouvée dans une lessiveuse d’émotions. C’était comme gagner les Jeux olympiques. »

« Il y a eu un avant et un après le MOF »

Le titre récompense ses compétences. Il transforme surtout la perception qu’elle porte sur elle-même et change le regard des autres. « La compétence, je l’avais, mais je n’avais pas l’assurance. Avec le MOF, je suis devenue une autre Christelle Lorho, une autre femme. » Le col lui offre une nouvelle liberté d’expression mais aussi une responsabilité. « Le titre m’accompagne toute une vie et demande de rester à la hauteur de ce qu’il représente. » Son véritable terrain d’épanouissement se trouve dans les caves, sur les marchés et derrière le comptoir de la rue des Orfèvres. Elle y renoue avec l’essence même de son métier : éprouver les fromages par le toucher, en suivre patiemment l’évolution, dialoguer avec les producteurs et partager son savoir avec les clients. Christelle Lorho mesure également le chemin parcouru à travers les trajectoires de ses quatre filles. Médecine, commerce international, vins et spiritueux, design : chacune affirme sa voie et construit son avenir. Son titre de Meilleur Ouvrier de France prend ainsi une dimension de transmission et d’exemplarité, auprès de ses filles comme de toutes les femmes désireuses de porter une ambition professionnelle, d’entreprendre ou de se mesurer à l’exigence d’un concours. Derrière l’image d’une femme forte, déterminée et courageuse se révèle aussi la part de fragilité que portent souvent les grandes responsabilités. Christelle Lorho évoque la crainte de voir vaciller ce qui a été patiemment construit, les tempêtes économiques, la crise sanitaire, ainsi que cette nécessité constante d’investir, d’innover et de demeurer une force d’entraînement pour ses équipes. « Heureusement, nous sommes deux », répète-t-elle.

Au terme de l’entretien, elle accepte enfin de mesurer le chemin parcouru. L’émotion la gagne lorsqu’elle confie : « Je suis fière de ce que j’ai fait. » Le rêve de toute une vie s’est accompli, tandis que son regard reste résolument tourné vers l’avenir, fidèle à l’élan qui l’anime depuis ses premiers pas dans une fromagerie parisienne. « Il faut continuer, toujours être en mouvement, aller de l’avant. »

Par Sandrine Kauffer-Binz

crédit photos et vidéo ©Sandrine Kauffer-Binz sauf ©DR

Un reportage à retrouver dans numéro 963 de  La Revue Culinaire  Editée depuis 1920, c’est la revue  de l’association Les Cuisiniers de France. 100 ans d’histoire y sont méticuleusement consignés et archivés. Cette revue bi mensuelle légendaire se consacre à l’activité des métiers de bouche, de ses acteurs talentueux, et de notre belle profession. J’ai l’honneur d’y apporter ma contribution depuis Novembre 2024.

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Dans les caves des Fromages de l’Abbaye, Christelle et Cyrille Lorho veillent sur leurs affinages

Christelle et Cyrille Lorho et leurs 4 filles ©Lorho DR