Dans les caves des Fromages de l’Abbaye, Christelle et Cyrille Lorho veillent sur leurs affinages

Christelle et Cyrille Lorho, le seul couple Meilleur Ouvrier de France Fromagers,  ont bâti, au fil de plus de trois décennies, l’une des signatures fromagères les plus singulières. Leur parcours prend racine dans les Vosges, avec une première fromagerie à Saint-Dié, puis une installation filiale à Moyenmoutier en 1995, avant de s’ancrer à Strasbourg en 1998, au 3 rue des Orfèvres, avec la reprise d’Au Vieux Gourmet. De cette adresse historique, devenue Maison Lorho, s’est progressivement déployée une vision exigeante du métier : sélectionner, accompagner, affiner, transmettre, jusqu’à conduire chaque fromage vers sa pleine expression.

Christelle et Cyrille Lorho ont transformé en 2012, cette ancienne usine de textile qui date de 1850, pour y installer les caves Les Fromages de l’Abbaye à Moyenmoutier. Cyrille Lorho, Meilleur Ouvrier de France Fromager 2007, puis Christelle Lorho, Meilleur Ouvrier de France Fromagère 2019, forment aujourd’hui le premier et unique couple de MOF fromagers. Leur maison rayonne entre la boutique historique de Strasbourg, le Comptoir ouvert en 2021 à Shopping Promenade Cœur Alsace, les marchés vosgiens et, depuis 2024, la reprise des anciens locaux de Pains Westermann, rue des Orfèvres.

Le film dans les caves 

Pour saisir ce que recouvre réellement le mot affinage, il faut quitter l’image séduisante de la boutique, ses étals généreux, ses pâtes blondes, ivoire, orangées ou fleuries, puis entrer dans le ventre silencieux de la maison. À Moyenmoutier, dans les Vosges, se joue une part essentielle du goût Lorho. Les fromages y sont bien davantage que conservés. Ils sont observés, retournés, lavés, humectés, séchés, isolés parfois à l’infirmerie, corrigés si nécessaire, accompagnés toujours et mis sous haute surveillance avec bienveillance. Dans ces caves où se croisent hygrométrie, oxygène, température, flux d’air, flores naturelles, croûtage, cirons et maturité, le fromage demeure une matière vivante. Fragile, puissante, sensible, elle réclame du temps, de l’intuition, une rigueur constante et une présence quotidienne.

La visite débute par la zone d’entrée des marchandises. Chaque fromage arrivant à Moyenmoutier passe d’abord par la traçabilité. Les pièces entrent avec leurs palettes, leurs emballages fournisseurs, leurs identités de départ. Commence alors la prise en main par la Maison Lorho. Chaque lot est identifié, estampillé, intégré au suivi sanitaire, relié à une origine et à un parcours. Avant la poésie de la cave, il y a cette précision administrative et technique. Le goût se construit aussi sur cette discipline.

Les bâtiments datent de 2012. Leur netteté frappe immédiatement. Sols propres, murs clairs, circulation fluide, organisation lisible : l’espace possède la rigueur d’un laboratoire et la respiration d’un lieu vivant. Cyrille Lorho rappelle avoir appris très tôt la nécessité de prendre soin de son outil de travail. Dans un univers où les flores, les levures, les bactéries et les moisissures participent à l’élaboration du goût, l’hygiène et la maîtrise de l’environnement deviennent des conditions fondamentales. La propreté accompagne le vivant, elle ne l’entrave jamais lorsqu’elle est pensée avec intelligence.

Cave des tommes, des pâtes pressées cuites et non cuites.

La première cave visitée est celle des tommes, des pâtes pressées cuites et non cuites. L’impression est celle d’une bibliothèque du lait. Les fromages reposent sur des grilles, alignés, suivis, saisis à différents stades d’évolution. Certains portent déjà les marques du temps, d’autres demeurent encore pâles, presque nus, dans l’attente des soins qui leur donneront leur personnalité. Christelle Lorho rappelle que la maison compte environ trente-cinq fromages signature. Beaucoup arrivent blancs, jeunes, encore silencieux. Puis commence l’écriture de l’affinage : retournement deux fois par semaine, lavage à l’eau et au sel deux fois par semaine, surveillance de la croûte, de la souplesse, de l’odeur, de la pâte.

Dans cette cave, trois paramètres gouvernent l’équilibre : l’hygrométrie, l’oxygène et la température. L’hygrométrie, c’est-à-dire l’eau présente dans l’air, approche les 95 %. Une humidité insuffisante risquerait de figer la pâte, de la sécher, de l’empêcher d’évoluer. Un excès d’humidité entraînerait d’autres déséquilibres. L’oxygène permet aux flores de travailler, aux croûtes de respirer, aux surfaces de se transformer. La température donne le rythme. Elle accélère, retient, accompagne. La cave d’affinage devient alors un milieu vivant, avec ses variations, ses zones, ses réactions, ses exigences.

Le comté rappelle avec force la puissance de la transformation fromagère. Une meule d’environ 35 kilos représente près de 350 litres de lait. Les comtés présents dans les caves Lorho sont sélectionnés chez l’affineur Seignemartin à Nantua et entrent au fil des besoins. Trois maturités sont proposées la majeure partie de l’année, complétées, durant les derniers mois, par un quatrième comté plus âgé. Cette présence des grandes pâtes pressées dialogue avec des créations plus personnelles, ancrées en Alsace, qui portent la signature de la maison.

La tomme d’Alsace aux fleurs figure parmi les fromages les plus travaillés en volume dans les caves. Sa base est fabriquée en Alsace, affinée en Alsace, puis recouverte de fleurs comestibles au dernier moment. Soucis, pensées, bourrache, bleuet, parfois roses : la palette varie selon la saison, selon la disponibilité, selon les couleurs offertes par le végétal. Les fleurs sont choisies comestibles, sans traitement chimique. Elles composent un paysage aromatique autant qu’un décor. À la dégustation, Cyrille Lorho recherche d’abord la justesse : absence d’amertume, équilibre de la pâte, évolution saine. Puis vient la notion de transfert. La fleur, l’herbe, l’aromate doivent traverser la surface et rencontrer la pâte. Lorsque l’affinage atteint ce point, le fromage donne l’impression que les herbes ont infusé en lui. Le végétal cesse d’être un habillage et devient une saveur.

Cette même sensibilité s’exprime dans le Bouquet du Berger, dont l’identité évoque le jardin, l’herbe, le floral. Le fromage se goûte alors comme une promenade. Sa gourmandise vient de cette rencontre entre la matière lactée, le végétal et le temps. La croûte, la fleur, l’humidité, la souplesse de la pâte, tout participe à la construction de la sensation.

L’Aiglon, l’un des premiers fromages signature de la maison, raconte lui aussi cette progression, énonce Christelle Lorho. Il arrive blanc, presque anonyme, puis les soins successifs lui donnent une identité. Eau, sel, lavages, retournements, patience : la croûte se forme, la pâte s’assouplit, le fromage prend son caractère. Il peut ensuite être vendu nature ou habillé de fleurs. La distinction fondamentale du métier apparaît avec netteté : la Maison Lorho se définit comme détaillant-affineur, davantage que comme fabricant. Elle reçoit une matière, puis la conduit vers une expression qui lui appartient.

Plus loin, le Fondant d’Île de Beauté révèle une autre temporalité. Les fromages entrent avec trois ou quatre semaines d’affinage, puis demeurent trois à six mois en cave, parfois davantage. Le temps devient un ingrédient central. Les pièces sont retournées chaque semaine, surveillées dans leur évolution et leur uniformité. Sur la croûte, les cirons, ces acariens, grignotent la surface et creusent de minuscules ouvertures. Leur action favorise les échanges entre croûte et pâte. Elle transforme la texture, accentue l’onctuosité, efface le caractère crayeux que certains fromages conservent lorsqu’ils manquent de maturité. Le résultat recherché est une pâte plus fondante, plus liée, plus longue en bouche.

Le vocabulaire technique pourrait paraître austère : cirons, hygrométrie, croûtage, transfert, flores, ventilation. Dans la bouche de Cyrille Lorho, il devient profondément gourmand. Derrière chaque mot de métier se cache une sensation. Le ciron participe au fondant. L’humidité conserve la vie de la pâte. Le retournement assure l’homogénéité. Le lavage construit la croûte. La ventilation façonne l’évolution. La technique sert toujours la dégustation.

Dans cette première cave, quelques fromages relèvent d’autres familles, mais trouvent dans cet environnement les conditions qui leur conviennent. L’affinage dépasse la classification académique. Un fromage se range moins selon son étiquette que selon son comportement. Certaines pièces réclament davantage d’humidité, d’autres un air plus calme, certaines une température particulière. L’affineur observe l’endroit où le fromage se plaît, puis ajuste son parcours.

Une création récente à base de lait de brebis attend son heure. Elle sera proposée nature, fumée, ou habillée de roses pour Octobre Rose. Lorsqu’elle est fumée, la maison la nomme Smokey. Certaines pièces resteront près d’un an dans les caves avant d’être proposées à la vente. Cette durée suppose de l’espace, de la main-d’œuvre, de la mémoire et une vraie liberté. L’affinage long immobilise du stock et engage une maison dans le temps. Il demande aussi d’accepter la part d’incertitude propre au vivant. Une création peut devenir signature, une autre rester au stade d’essai.

Les persillés présents dans cette cave constituent d’autres compagnons singuliers. Bleu d’Auvergne, roquefort, fourmes : les fromages bleus y sont travaillés pour gagner en crémeux. Les fourmes, souvent vendues fermes lorsqu’elles sont trop jeunes, trouvent dans ces conditions une matière plus souple, plus fondante. Certaines sont ensuite transformées avec du cassis de la Maison Massenez, du Sauternes ou de la liqueur de café d’Éthiopie 100% naturelle Djebenah Buna®, créée par Massenez-Peureux et Vincent Ballot, Meilleur Ouvrier de France torréfacteur; le fromage devient support de création, matière d’accord, terrain d’expression.

Le silence des caves participe lui aussi à l’expérience. Dans cet espace, le regard se fixe sur les croûtes, l’odorat capte les variations, la main jauge la souplesse, la bouche confirme l’intuition. Christelle Lorho parle du “temps au goût”. La formule résume la philosophie de la maison. Le goût reçoit du temps, de l’attention, de l’air, de l’eau, du sel, du soin. Il n’apparaît jamais comme un effet immédiat, mais comme la conséquence d’une lente construction.

Près de quinze tonnes de fromages reposent dans ce premier ensemble de caves. Quinze tonnes de lait transformé, de sel, d’eau, de croûtes, de fleurs, de gestes et d’attentes. Une cave demeure toutefois un milieu mouvant. Elle exige une régulation permanente. À certains moments, Cyrille Lorho crée du brouillard. L’eau très chaude versée sur un sol très froid forme une vapeur dense qui envahit progressivement l’espace. Le geste possède une beauté presque théâtrale, mais répond à une nécessité précise : rééquilibrer l’hygrométrie. Lorsque la cave est peu chargée et que l’air extérieur devient sec, notamment en période chaude, les fromages risquent de perdre trop d’eau. L’humidité doit alors revenir. À l’inverse, une cave très pleine produit davantage d’ammoniac, de gaz et d’humidité. La régulation change de sens. L’eau, alliée précieuse, peut devenir un facteur de déséquilibre. Tout dépend du moment, de la charge, de la saison et de l’état des pièces. Cette relation à l’eau traverse toute la visite. Elle maintient le fromage vivant, nourrit les croûtes, préserve le moelleux. Elle peut aussi alourdir, déformer, provoquer des dérives. L’affinage apparaît ainsi comme un art des équilibres instables : humidifier, sécher, ralentir, réveiller, protéger, exposer.

La cave des croûtes fleuries

La cave suivante ouvre un autre registre : celui du moelleux, du fondant, du crémeux. Les croûtes fleuries dominent cet espace, avec leur champignon blanc, leur duveteux délicat, leur univers lacté. Chaource fermier, petits cœurs, coulommiers, triples crèmes, brillat-savarin, bries de Meaux : les fromages appellent une autre gourmandise. Les pâtes promettent la crème, le lait chaud, le beurre frais, parfois la noisette douce, parfois le champignon de cave. La croûte devient une peau fine, un voile, une respiration. La paille naturelle utilisée pour certains fromages possède une fonction précise. Elle agit comme une protection, un manteau discret destiné à éviter le dessèchement des arêtes sous l’effet de la ventilation. Ce que le client perçoit comme une présentation rustique relève également d’un geste technique. La beauté de l’étal trouve son origine dans une nécessité d’affinage.

La cave des croûtes lavées propose ensuite un registre plus affirmé. Les parfums se densifient, les couleurs se réchauffent, les personnalités gagnent en puissance. Certains fromages y ont trouvé refuge parce que cette humidité leur convient mieux. Le banon, par exemple, réclamait ces conditions pour évoluer correctement. Une tomme, elle aussi, a rejoint cette cave après avoir montré une meilleure aptitude à mûrir dans cet environnement. La théorie des familles fromagères donne une base, mais le comportement de chaque pièce dicte la décision finale.

Dans cette cave, le Régal du Brasseur occupe une place majeure. Lavé à la Licorne Black, il fait partie des succès de la maison. Créé pour une manifestation liée à la bière, il est travaillé depuis environ une décennie. Comme l’Aiglon, il arrive blanc, puis les lavages successifs, une à deux fois par semaine selon les périodes, construisent sa croûte, sa couleur, son parfum, son identité. Quatre à cinq semaines suffisent généralement à lui donner sa maturité. La bière accompagne la croûte lavée, lui apporte une dimension maltée, une profondeur légèrement torréfiée, une gourmandise franche, sans couvrir la matière fromagère. D’autres fromages sont lavés, proposés nature ou fleuris. Le Fleur de Brebis s’inscrit dans cette recherche d’équilibre entre douceur et caractère. Des essais sont également menés autour d’un fromage de brebis décliné nature, fumé ou au piment d’Espelette. La cave devient laboratoire, lieu d’expérimentation, espace où chaque idée doit affronter le temps, l’humidité et la dégustation.

Langres fermiers, chouchous champenois, taleggio italien, maroilles fermier, époisses fermières prolongent ce registre de croûtes lavées. Ces fromages de caractère exigent une maturité juste. Leur puissance olfactive gagne en élégance lorsque l’affinage leur apporte du crémeux, de la profondeur, une douceur de pâte capable de dépasser la première impression aromatique. Le soumaintrain, cousin de l’époisses, plus doux et plus crémeux, incarne cette séduction particulière des croûtes lavées : une présence aromatique assumée, puis une bouche ample, souple, presque beurrée.

L’organisation de la cave révèle aussi la réflexion portée aux gestes. Tout repose sur grilles et chariots, dans une logique d’ergonomie. Les volumes manipulés sont importants. Les femmes et les hommes qui travaillent dans ces caves doivent pouvoir déplacer, laver, retourner, transporter avec le maximum d’efficacité et de fluidité. La qualité d’affinage dépend également de cette intelligence matérielle. Prendre soin des fromages suppose de prendre soin des gestes.

Le Pavé de Strasbourg

L’un des derniers-nés de la maison possède presque sa cave dédiée : le Pavé de Strasbourg. Son succès et son volume justifient cette attention particulière. En période de forte activité, notamment à l’automne, l’espace se remplit de ces pièces carrées au caractère alsacien assumé. Le Pavé de Strasbourg a été créé récemment. Sa forme carrée évoque les pavés de la place de la cathédrale. Sa couleur rappelle le grès des Vosges, cette pierre rose qui donne à la cathédrale de Strasbourg sa force visuelle. La rosace entre également dans l’imaginaire du fromage. Nom, forme, couleur, texture : tout concourt à construire une identité territoriale.

En bouche, c’est une rencontre entre le munster et le reblochon. La fabrication rappelle le reblochon par son fondant et sa tenue de pâte, tandis que les lavages réguliers lui confèrent l’identité d’une croûte lavée. Selon le moment de dégustation, la surface apporte une légère sensation de croquant, tandis que l’intérieur offre une matière souple, beurrée, enveloppante. Le Pavé de Strasbourg cherche l’équilibre entre le caractère alsacien et une gourmandise plus alpine, entre la puissance maîtrisée et le plaisir immédiat de la pâte fondante.

La surveillance reste constante. Cyrille soulève, touche, observe, goûte. Le doigt posé sur la pâte donne une indication précieuse. Lorsque la matière répond comme du beurre, l’évolution paraît juste. Les pièces restent environ trois ou quatre semaines, mais une même fabrication donne parfois des fromages aux rythmes différents. Certains évoluent avec davantage de rapidité, d’autres demandent plus de temps. Cette diversité impose une attention pièce par pièce. Les flux d’air jouent un rôle déterminant. Les fromages sont placés de manière à éviter les zones trop exposées. Une cave possède ses circulations, ses points sensibles, ses endroits plus calmes. Quelques centimètres peuvent modifier l’évolution d’une croûte. L’affineur connaît ces microclimats. Son geste devient alors presque chorégraphique : déplacer, espacer, rapprocher, protéger, offrir à chaque fromage la place qui lui permettra de s’exprimer.

Le Pavé de Strasbourg demeure aussi un terrain de recherche. La Maison Lorho travaille à une personnalisation plus alsacienne encore, avec l’idée qu’un fromage puisse être immédiatement reconnu comme issu de ce territoire. La piste du bretzel apparaît comme une forme possible, avec prototype de moule. Cette recherche dépasse le simple signe visuel. Elle associe forme, territoire, mémoire et gourmandise.

Création sur. mesure et personnalisation des fromages

Les caves accueillent également des créations destinées aux grandes maisons gastronomiques. Des fourmes sont travaillées à façon avec Vincent Ballot, Meilleur Ouvrier de France torréfacteur, autour d’une liqueur et d’une expression caféière. Elles sont frottées, percées, travaillées avec vigueur, puis confinées et marinées afin que le parfum pénètre la pâte. D’autres fourmes sont travaillées au cassis de la Maison Massenez. Pour Gilles Goujon, la maison réalise depuis environ dix ans une fourme personnalisée avec un vieux banyuls confié par le chef. Pour Olivier Nasti, des affinages particuliers sont réalisés. Pour la famille Goetz, à Fouday, la Maison Lorho a imaginé le Grès de Fouday, en écho à la pierre et à l’ancrage du lieu.

Ces collaborations donnent au métier d’affineur une dimension contemporaine. Fournir un plateau constitue une première étape. Imaginer un fromage pour une maison, un chef, une salle, une mémoire ou un territoire relève d’un travail plus intime. Lorsque la base existe déjà, la personnalisation peut avancer rapidement. Lorsqu’une réflexion globale s’impose, depuis le choix du fromage jusqu’à l’étiquette, six mois peuvent être nécessaires. Le temps fromager reste souverain.

L’infirmerie

La visite révèle ensuite une pièce au nom singulier : l’infirmerie. Dans une maison d’affinage, cet espace demeure indispensable. Les fromages vivent, réagissent, traversent des états différents. Certains deviennent moins harmonieux visuellement, trop humides, trop marqués, trop chargés en eau. Leur potentiel gustatif demeure pourtant intact lorsqu’un soin approprié leur est apporté.

Dans cette infirmerie, certaines pièces reçoivent davantage de froid, d’autres un peu plus de chaleur. Elles peuvent être ventilées, séchées, retournées, placées sous surveillance. Cyrille Lorho parle d’une “pièce de torture”, mais la formule exprime surtout une attention poussée. L’objectif consiste à extraire l’excès d’eau, à retirer certaines amertumes, à corriger un déséquilibre, à permettre au fromage de retrouver une expression juste. La pièce a été pensée à partir des conseils de Paul Georgelet, grand chevrier, figure du Mothais sur feuille. Sa recommandation fut de créer une chambre froide capable de produire du chaud. Une résistance chauffante permet d’extraire l’humidité. Cette idée résume toute la complexité de l’affinage : préserver l’eau lorsque la pâte en a besoin, l’extraire lorsqu’elle devient excessive. La cave d’affinage devient un espace de décisions contraires, guidées par l’observation.

Christelle Lorho souligne que les fromages placés dans cette infirmerie rappellent que la beauté fromagère échappe aux standards trop parfaits. Une pièce moins séduisante à l’œil peut retrouver une grande justesse gustative. Le vivant traverse des désordres, des tensions, des phases de déséquilibre. L’affineur devient alors médecin, climatologue, interprète, parfois chirurgien de la matière.

La cave des chèvres

La cave des chèvres apporte un changement d’échelle et de sensibilité. Les formats sont plus petits, les pâtes souvent plus délicates, les équilibres plus fins. Le chèvre arrive fréquemment chargé d’eau. Il réclame une ventilation adaptée, parfois un déshumidificateur, afin que sa texture et ses flores puissent se développer correctement. Quelques intrus habitent aussi cette cave. Le gaperon avait été placé avec les croûtes fleuries, mais son évolution devenait trop sombre. Il a trouvé depuis de nombreuses années son équilibre auprès des chèvres. Les fromages corses, qui auraient pu rejoindre les pâtes pressées, évoluent également mieux dans cet environnement. Leur croûtage, leurs parfums d’herbes du maquis, leur puissance aromatique s’y expriment avec davantage de relief. Les fromages corses plus âgés offrent une beauté particulière. Leur croûte porte le maquis, le végétal sec, la chaleur, les herbes aromatiques. Leur dégustation évoque une matière plus sauvage, plus méditerranéenne, avec une profondeur qui s’éloigne des pâtes lactiques les plus douces.

Le dernier-né de la famille des AOP

Cyrille présente ensuite le Mothais sur feuille, dernier-né de la famille des AOP selon ses mots, travaillé par la famille Georgelet, Delphine et Paul. Le fromage repose sur sa feuille de châtaignier, qui participe à son humidité, à son parfum, à son identité. La feuille agit comme un support vivant, un élément de goût et de texture. La pâte apparaît souple, délicate, presque fragile. À ses côtés, les chabichous du Poitou dévoilent de belles crèmes. La comparaison de deux fromages issus d’une même base, séparés par cinq semaines d’affinage, rend visible la puissance du temps. Le jeune fromage parle du lait ; le fromage plus mûr parle de la cave.

Dans cette pièce, certains chèvres ressemblent à de petits bonbons. Les rocamadours concentrent cette gourmandise miniature. Des fleurs apparaissent à la surface, jaunes, roses, parfois bleutées. Ces développements naturels signalent la vie de la cave. Une moisissure peut être bénéfique lorsqu’elle appartient à la flore naturelle du fromage et de son environnement. Elle porte les traces du lieu de fabrication, de l’air, de la saison. Lorsqu’elle trouve des conditions favorables, elle se développe et participe au goût. Le fromage fermier exprime ainsi une beauté irrégulière, vivante, éloignée des surfaces uniformes. Cette visite rappelle une vérité essentielle : la beauté fromagère peut être duveteuse, colorée, humide, irrégulière. Une croûte qui fleurit, un bleu naturel, un jaune qui apparaît, une pâte qui s’assouplit, tout cela possède un langage. Le rôle du fromager consiste à distinguer la flore utile du défaut, la maturité de la dérive, la richesse de l’altération.

La Maison Lorho affine également les bûches du Windstein, fabriquées au nord de l’Alsace. Elles entrent fraîches et poursuivent leur évolution jusqu’à trouver une texture plus aboutie. Le Pouligny-Saint-Pierre occupe une place particulière dans le récit. La maison eut la chance de le servir à la table de l’Élysée lors de la venue du président Xi Jinping en 2019. Christelle Lorho y voit une AOP à soutenir, l’une des plus anciennes appellations de chèvre, aujourd’hui fragilisée. Sa forme pyramidale, sa croûte naturelle, son allure noble lui donnent déjà une présence. En bouche, il offre cette élégance caprine faite d’acidité fine, de lait, de noisette, parfois de notes de cave et de sous-bois selon son degré d’affinage.

Dans cette cave, la ventilation mécanique cède la place à un flux naturel. L’air entre et ressort, avec une grande discrétion. L’odorat devient alors un instrument de contrôle essentiel. Le bouquet aromatique doit rester cohérent. La moindre évolution inhabituelle alerte l’affineur. Sentir devient un acte professionnel.

Au terme de la visite, une évidence s’impose : l’affinage est une conversation permanente entre la matière et celui qui l’accompagne. Le fromage répond à la cave, à la saison, à l’eau, à l’air, aux lavages, aux retournements, au temps. Christelle et Cyrille Lorho se définissent comme affineurs et dénicheurs. Le mot dénicheur dit leur curiosité, leur goût de la découverte, leur recherche de producteurs et de pièces singulières. Le mot affineur dit leur engagement quotidien auprès d’une matière vivante. Leur métier commence par la sélection, se poursuit par le soin et s’accomplit dans la dégustation. Goûter signifie vérifier l’équilibre, la justesse, l’absence d’amertume indésirable, la qualité du transfert aromatique, la souplesse de la pâte, la noblesse de la croûte. Un fromage doit gagner en intensité tout en restant fidèle à lui-même. L’affinage juste révèle davantage qu’il ne transforme brutalement.

Maison Lorho ©LiveandShoot

La dimension collective du métier apparaît aussi avec force. Les collaborateurs présents dans les caves observent les fromages chaque jour. Leur regard, leur mémoire, leurs remarques enrichissent le suivi. Une évolution, une anomalie, une pièce plus rapide qu’une autre peuvent être détectées grâce à cette présence quotidienne. L’affinage repose sur une vigilance partagée, une transmission de gestes, une écoute des lieux et des hommes. Pour les passionnés, cette visite révèle ce qui se cache derrière un morceau servi à table. Chaque tranche porte des gestes invisibles.

La gourmandise demeure le fil conducteur de cette rigueur. La tomme d’Alsace aux fleurs séduit parce que le végétal infuse la pâte. Le Fondant d’Île de Beauté gagne son onctuosité grâce au travail patient des cirons. Le Régal du Brasseur plaît par sa croûte lavée à la Licorne Black, sa profondeur maltée, son caractère accessible et franc. Le Pavé de Strasbourg marque par son identité alsacienne, son équilibre entre munster et reblochon, son fondant et sa référence à la cathédrale. Les fourmes personnalisées séduisent les chefs parce qu’elles entrent dans l’histoire de leur maison. Les chèvres touchent par la finesse de leurs flores, leur délicatesse, leur capacité à raconter leur origine.

Dans les caves de Moyenmoutier, le fromage dépasse le statut de produit de fin de repas. Il devient matière culturelle, territoriale, sensorielle.  Christelle et Cyrille Lorho ont construit une maison où le fromage se regarde autant qu’il se goûte, où la précision technique nourrit l’émotion, où la création respecte l’origine, où le territoire inspire la forme et la saveur. Dans le silence humide des caves, les fromages poursuivent leur lente métamorphose. Certains dorment, d’autres travaillent, d’autres attendent leur pleine maturité. Tous avancent vers cet instant fragile où la pâte, la croûte, l’odeur et le goût se rejoignent. Cet instant porte un nom simple et difficile à atteindre : la justesse.

Par Sandrine Kauffer-Binz

crédit photos et vidéos ©Sandrine Kauffer-Binz

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La cave d’affinage de la ©Maison Lorho