Sur le marché des producteurs à Saint-Tropez, au milieu des chefs, des artisans et des maisons engagées, certaines rencontres imposent une évidence. Mama Grana appartient à celles-là. Une société discrète, mais portée par une vision profonde : préserver la biodiversité, remettre en circulation des variétés anciennes, soutenir des communautés paysannes et proposer aux cuisiniers des produits sains, vivants, non standardisés. Une démarche qui n’a pas laissée i
Derrière Mama Grana, il y a Bernadette Combette et Alexandre Séné, son mari. Depuis près de vingt-cinq ans, ils mènent ensemble un travail de recherche, de sauvegarde et de transmission autour des semences paysannes et des variétés anciennes. Leur engagement s’enracine dans une double origine, presque symbolique : Alexandre, lié à la mer par ses racines malouines, porte une attention particulière aux fonds marins et aux équilibres océaniques ; Bernadette, issue d’un milieu paysan, se reconnaît dans la terre, les sols vivants et la mémoire agricole.
Le film
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Chez eux, la biodiversité n’est pas un mot posé sur une étiquette. C’est une manière de penser le monde. « Ce qui se passe à l’autre bout de la planète a des répercussions ici, et inversement », explique Bernadette Combette. Cette conviction les a conduits à chercher, partout où elles subsistent encore, des variétés anciennes, des graines jamais modifiées, conservées parfois dans des monastères, des conservatoires, chez des particuliers ou chez de petits paysans. Lorsqu’ils les retrouvent, leur objectif n’est pas seulement de les commercialiser, mais de les remettre en production dans leur lieu d’origine, avec ceux qui les cultivent, afin de recréer la biodiversité du territoire dont elles sont issues.
Mama Grana défend ainsi une idée de la sauvegarde qui dépasse le patrimoine gustatif. Il s’agit aussi de préserver des terres, des savoir-faire, des villages, des équilibres sociaux. Au Pérou, par exemple, la société travaille avec cinq petits villages autour du cacao criollo et du quinoa. Les fèves de cacao arrivent crues en France avant d’être torréfiées dans la Drôme par un artisan. Le quinoa, lui, pousse presque à l’état sauvage. En soutenant ces productions, Mama Grana contribue à maintenir les habitants sur place, à limiter la déforestation et à éviter que d’autres cultures, notamment la coca, ne remplacent les cultures vivrières. L’engagement est donc à la fois environnemental et social, avec en toile de fond une question essentielle : l’indépendance alimentaire.
Sur le stand, les sachets racontent cette philosophie mieux qu’un long discours. Le quinoa, par exemple, se cuisine simplement, comme celui que l’on connaît déjà. Mais son goût, lui, est différent. Parce qu’il ne vient pas d’une monoculture standardisée. Dans un même sachet peuvent se côtoyer jusqu’à soixante-dix variétés différentes. Dès l’ouverture, l’odeur est plus marquée, plus dense. À la cuisson, la puissance aromatique surprend. Certains enfants, habitués à des quinoas plus neutres, peuvent même le trouver trop intense. C’est précisément cette intensité qui rappelle que le vivant n’est jamais uniforme.

Mercotte, présente sur le marché, s’est arrêtée devant cette démarche qu’elle découvrait elle aussi. Elle dit avoir été touchée par la clarté des explications de Bernadette Combette et par cette passion qui relie les produits à leur histoire. Parmi ses découvertes, une farine de châtaigne issue d’une très ancienne variété, naturellement sucrée, sans gluten, mais capable de tenir dans un gâteau, là où la farine de châtaigne classique se montre souvent plus difficile à travailler. Elle évoque aussi des lentilles antérieures à la lentille verte du Puy AOP, une variété endémique, plus ancienne, plus proche de son origine. À cela s’ajoutent du sésame de Sicile et plusieurs produits venus de ce territoire, mais aussi d’autres régions du monde, toujours choisis pour leur histoire, leur singularité et leur enracinement.
« C’est une démarche de passionnés », résume Mercotte. Elle y voit une source d’inspiration, moins pour remplacer immédiatement tous les produits d’une cuisine que pour ouvrir un autre regard sur ce que l’on achète, ce que l’on transmet, ce que l’on conseille. Elle confie volontiers qu’après avoir beaucoup donné à la cuisine et à la pâtisserie, elle se sent aujourd’hui plus encline à faire découvrir ces produits à ses enfants, eux aussi attentifs aux bonnes choses et à ce qui nourrit sainement.
La présence de Mama Grana sur ce marché prend une résonance particulière sous le parrainage de Mauro Colagreco, dont l’engagement en faveur du vivant, des sols et de la biodiversité culinaire rejoint naturellement celui de Bernadette Combette et Alexandre Séné. Pour eux, cette reconnaissance venue des chefs compte énormément. Lorsqu’ils ont commencé, il y a vingt ou vingt-cinq ans, leur discours était plus difficile à faire entendre. Les semences paysannes, la biodiversité, les sols vivants, les variétés anciennes, tout cela paraissait encore marginal. Aujourd’hui, voir des chefs, des personnalités comme Mercotte et des visiteurs prendre le temps d’écouter leur démarche leur donne le sentiment d’avoir eu raison de tenir, de continuer, de croire à cette voie.

Ce retour vers des produits plus sains, plus naturels, moins transformés, s’inscrit aussi dans une prise de conscience plus large. Face à l’industrialisation alimentaire, aux produits uniformisés et aux interrogations croissantes sur la santé, le mouvement semble retrouver une évidence ancienne. Mercotte le dit avec simplicité : lorsqu’elle était enfant, « tout était bio », non par mode, mais parce que l’agriculture n’avait pas encore basculé dans les mêmes logiques de transformation et de standardisation. Revenir à des principes plus justes apparaît alors moins comme une nostalgie que comme une nécessité pour les générations à venir.
Chez Mama Grana, cette vision ne se limite pas à produire ou vendre. Elle repose sur le partage. Bernadette Combette insiste sur cette chaîne humaine qui relie le producteur, l’intermédiaire engagé, le chef et le convive. Chacun, à sa place, cherche à donner le meilleur. Le paysan cultive une graine préservée, Mama Grana en transmet l’histoire et la valeur, le chef la cuisine, puis le client la reçoit dans l’assiette. Au bout de ce chemin, il y a une émotion, une satisfaction, parfois même une révélation.
Cette culture du partage, dans un monde souvent traversé par l’inquiétude, donne à Mama Grana sa force singulière. Elle rappelle que la gastronomie ne commence pas au dressage d’une assiette, mais bien avant : dans une terre respectée, une graine sauvegardée, une communauté soutenue, une variété ancienne remise en lumière. À Saint-Tropez, au marché des producteurs, Mama Grana ne présentait donc pas seulement des sachets de quinoa, de lentilles, de sésame ou de farine de châtaigne. Elle racontait une autre manière de nourrir, de préserver et de transmettre.
Par Sandrine Kauffer-Binz
crédit photos et vidéos ©Sandrine Kauffer-Binz


