Madame Fan à Paris, la Chine entre tradition et modernité

Expérience inédite de gastronomie chinoise à Paris, Madame Fan s’impose comme l’une des adresses les plus singulières de la capitale. Sélectionnée par le Guide MICHELIN, cette brasserie contemporaine appartient au groupe LAROME, fondé en 2014 à Paris par Qiu Yinhua et son mari. L’entrepreneuse, originaire de Nanjing (Chine) et passée par Sciences Po Grenoble, incarne une génération nouvelle : rigoureuse et visionnaire, élégante et pragmatique, elle s’est donnée pour mission de faire rayonner les atouts culinaires de la Chine à travers le monde.

Aujourd’hui, le France LAROME Group réunit 14 établissements dans le monde, de la Chine à la Thaïlande en passant par la France. Douze sont actuellement en activité, auxquels s’ajoutent deux ouvertures prévues. Le réseau comprend 4 adresses à Paris, 7 en Chine (dont 2 en ouverture) et 3 en Thaïlande (Phuket).

En une décennie, son groupe est devenu une entreprise internationale, avec plus de 25 établissements ouverts en Europe et en Asie. En 2025, le chiffre d’affaires est estimé entre 15 et 20 millions de dollars pour 260 collaborateurs. La structuration récente, avec la création d’une holding à Paris en 2024, témoigne d’une volonté de consolider la croissance internationale.

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À Paris, si Madame Fan incarne le fleuron du groupe et l’expression la plus aboutie d’une vision culinaire, Qiu Yinhua a également développé des bistrots littéraires – Bistro des Lettres, Bistro des Poèmes, Bistro des Livres – qui associent cuisine française et références culturelles. Le groupe mène en parallèle des missions de conseil et de gestion clé en main pour des maisons de luxe, confirmant une stratégie de diversification maîtrisée.

Yinhua Qiu, PDG du groupe France L’Arôme.

Parmi les 14 restaurants du groupe, 3 figurent déjà dans la sélection du Guide MICHELIN. À Paris, Madame Fan affirme une identité unique. À Phuket, L’Arôme by the Sea marie gastronomie et décor balnéaire face à la baie de Kalim. À Nanjing, L’Arôme in the Sky, perché au 50ᵉ étage d’une tour, transforme le repas en expérience immersive. Autant de symboles de l’ancrage haut de gamme d’un groupe qui conjugue gastronomie, culture et stratégie entrepreneuriale.

Qiu Yinhua, la fondatrice

À travers Madame Fan, c’est le parcours de Qiu Yinhua qui s’exprime. Originaire de Nanjing en Chine, elle arrive en France à dix-neuf ans pour poursuivre ses études. Passée par Sciences Po Grenoble, elle finance son cursus en travaillant dans la restauration, une expérience de terrain qui s’ajoute à une formation en finance. Après un passage chez Accor et BNP Paribas, elle ouvre son premier restaurant parisien dans le 13ᵉ arrondissement, Autour du Yang Tsé. Rapidement, elle revend l’affaire pour se tourner vers la Chine, où elle crée plusieurs adresses inspirées par la gastronomie française.

En 2014, elle fonde à Paris le groupe LAROME. En moins de dix ans, elle en a fait un acteur international, combinant exigence culinaire, diversification et conseil auprès de grandes maisons comme Dior, Patek Philippe ou Salomon. Son approche est hybride : à la fois ancrée dans la tradition et ouverte aux cultures, soucieuse du détail comme de la stratégie globale.

À table chez ©Madame Fan

À table chez Madame Fan

Situé rue Bayen, dans le 17ᵉ arrondissement, l’établissement fut longtemps connu sous le nom de FANFAN, ouvert en 2019 avec le chef Julien Burbaud. La pandémie a rebattu les cartes et, en février 2024, le lieu a pris un nouveau départ sous le nom de Madame Fan. Plus qu’un simple changement d’enseigne, cette mue traduit une volonté claire : affirmer une gastronomie chinoise contemporaine, déliée des codes de la fusion, et proposer une expérience haut de gamme, lisible et fidèle à ses racines.

Le décor, sobre et contemporain, s’articule autour d’une grande verrière qui baigne la salle d’une lumière douce. Bois clair, matières sobres et service attentif installent une atmosphère de calme et d’équilibre, où rien ne vient parasiter la dégustation. Tout est pensé pour que le convive concentre son attention sur l’assiette.

la salle sous la verrière ©Madame Fan

Le voyage culinaire débute avec les Xiao Long Bao, ces raviolis emblématiques de Shanghai qui condensent en une bouchée tout un art culinaire. Posés dans leur panier de bambou, ils s’offrent à la baguette avec une délicatesse qui impose déjà une certaine lenteur. On perce l’enveloppe translucide et souple, et aussitôt le bouillon chaud s’échappe : ici, il ne s’agit pas du bouillon traditionnel mais d’une version au porc ibérique et truffe noire. Le parfum terreux de la truffe enveloppe le palais, se mêlant à la richesse du porc et à la finesse de la pâte. Une bouchée, et l’on comprend que Madame Fan se définit comme un sanctuaire du goût : un pont entre un geste ancestral et la sophistication contemporaine.

Xiao Long Bao, ces raviolis emblématiques de Shanghai Madame Fan ©Sandrine Kauffer

L’œuf centenaire arrive ensuite, et avec lui, le vertige d’une autre expérience sensorielle. Posé en quartiers, translucide et sombre, il ne ressemble à rien de familier pour un convive européen. En bouche, le blanc gélifié surprend par sa fermeté souple, presque cristalline, tandis que le jaune s’épanche en une crème dense, légèrement soufrée, aux notes ammoniacales qui rappellent certains fromages à pâte persillée. Mais la magie réside dans l’accord : un caviar d’aubergine fumée et un poivre vert écrasé qui viennent équilibrer, adoucir et relever ce goût puissant. Héritage populaire en Chine, curiosité gastronomique en France, l’œuf centenaire incarne cette idée chère à Qiu Yinhua : faire dialoguer mémoire et innovation, tradition et audace.

L’œuf centenaire Madame Fan ©Sandrine Kauffer

Puis vient le poulet du Général Tso, plat de la diaspora devenu légende des restaurants chinois en Amérique du Nord. Ici, les morceaux de volaille sont parfaitement dorés, la panure fine et croustillante, laqué d’une sauce brillante, à la fois sucrée, acidulée et relevée. Chaque bouchée évoque un double récit : celui des saveurs du Hunan, province d’origine supposée du général, et celui des adaptations nées de l’exil, quand les chefs chinois installés aux États-Unis ont façonné une recette au goût des convives occidentaux. Un plat de mémoire et de migration, qui raconte autant qu’il nourrit.

le poulet du Général Tso ©Madame Fan

Le magret de canard fumé au thé Long Jing poursuit cette construction de ponts culturels. La viande, rosée et tendre, exhale au nez une note végétale et grillée, héritée du fumage au thé, grand cru de Hangzhou. En bouche, la texture juteuse se marie à des saveurs délicatement herbacées, comme une réminiscence de cérémonie du thé. La France et la Chine se rencontrent dans l’assiette, et le canard, produit emblématique des tables françaises, se pare d’une élégance nouvelle.

Le magret de canard fumé au thé Long Jing Madame Fan Paris ©Sandrine Kauffer
Accompagnements au choix : Nouilles Dan Dan au oivre de Sichuan, cacahuètes Madame Fan ©Sandrine Kauffer

Le registre sucré apporte une respiration. Le riz gluant à la noix de coco et mangue fraîche joue la carte de la douceur tropicale. Le grain moelleux, cuit dans le lait de coco, enlace la fraîcheur acidulée de la mangue. Une simplicité désarmante, mais un équilibre parfait qui évoque immédiatement les marchés d’Asie du Sud-Est.

Le riz gluant à la noix de coco et mangue fraîche Madame Fan ©Sandrine Kauffer

Puis arrive la poire fondante, accompagnée de crumble croustillant, d’une glace au lait de soja et d’une infusion de fleur de pois papillon. Le fruit fond dans la bouche, le crumble craque sous la dent, la glace enveloppe le tout de sa douceur lactée. Et soudain, la couleur bleu violacé saisit l’œil : un pigment naturel, rare dans la gastronomie occidentale, devenu en Asie un emblème de créativité culinaire.

la poire fondante/ crumble croustillant, glace au lait de soja et infusion de fleur de pois papillon -Madame Fan ©Sandrine Kauffer

La carte, volontairement courte, se déploie en menus trois ou cinq services. Elle est portée par une cave de plus de 150 références, où les vins côtoient une sélection de sakés soigneusement choisis, comme un Junmai Daiginjo vieilli sous la neige, qui dialogue avec les saveurs complexes des plats.

Ainsi se dessine l’expérience Madame Fan : une suite de tableaux gustatifs qui ne cherchent pas à impressionner mais à séduire par la justesse des accords, l’équilibre des textures et la profondeur culturelle. Comme le résume Qiu Yinhua : « J’essaie de capter l’authenticité des saveurs chinoises à 100 %, sublimées par 30 % de techniques de présentation occidentales, pour un résultat final qui ose 130 % d’innovation. »

La première salle dans les tons rougeoyants ©Madame Fan

La transformation de FANFAN en Madame Fan, en 2024, illustre son cheminement personnel. Après avoir longtemps exploré la cuisine française et les logiques de fusion, elle choisit d’assumer pleinement une identité chinoise contemporaine. Comme elle le dit elle-même : « Je me suis longtemps sentie partagée entre mes racines chinoises et la gastronomie française. Aujourd’hui, Madame Fan est mon hommage à l’art culinaire chinois, une écriture contemporaine qui conjugue authenticité des saveurs et audace créative.»

À travers Madame Fan, Qiu Yinhua ne propose pas seulement une table : elle inscrit la cuisine chinoise contemporaine dans le paysage gastronomique parisien, en lui donnant un visage élégant, exigeant et universel. Du ravioli vapeur à la truffe au canard fumé au thé, du riz gluant à la fleur de pois papillon, chaque plat devient un vecteur de mémoire et d’innovation.

Devenue entrepreneuse internationale en moins de deux décennies, Qiu Yinhua illustre le passage d’une trajectoire personnelle à une ambition collective. Madame Fan en est aujourd’hui l’expression la plus accomplie : une Chine impériale revisitée, ancrée dans le présent et ouverte au monde.

Par Sandrine Kauffer

crédit photos ©Sandrine Kauffer et ©Madame Fan

Alexandre Lamoureux, le directeur ©Madame Fan