Les Editeurs, un café-restaurant littéraire à Paris

Au carrefour de l’Odéon, là où les rues semblent encore vibrer du passage des écrivains qui firent la légende de Saint-Germain-des-Prés, Les Éditeurs occupent une place singulière. L’établissement, installé au 4 du carrefour, demeure l’un de ces refuges feutrés où la littérature tient table autant que les convives. Dès l’entrée, les murs tapissés de bibliothèques révèlent l’âme du lieu : plus de cinq mille ouvrages, offerts au fil des années par les maisons d’édition voisines, composent un décor vivant, presque mouvant, qui rappelle que ce café-restaurant fut pensé comme un hommage aux cafés littéraires d’antan. Ici, les écrivains se mêlent aux lecteurs, les journalistes croisent les éditeurs, et les conversations, souvent, semblent prolonger les lignes qui s’écrivent à quelques pas de là. C’est dans ce décor de banquettes rouges, de fauteuils clubs et de volumes alignés comme des promesses de récits, que se poursuit depuis des décennies une tradition  d’accueillir la parole, donner lieu à l’échange, ouvrir l’espace aux débats du temps.

Les Éditeurs ne se contentent pas de poser un décor littéraire ; ils l’animent. L’établissement accueille régulièrement remises de prix, expositions, signatures et rencontres. Le cercle « Rendez-Vous Rive Gauche », dirigé par Christine Bach, y reçoit depuis des années une longue procession d’auteurs et de penseurs; romanciers, philosophes, journalistes, personnalités des arts et des lettres, qui prolongent l’existence d’un véritable salon contemporain. La salle, vaste, bicéphale, ouverte sur deux niveaux, bruisse de ces mouvements, de ces voix mêlées, de cette rumeur heureuse que seuls les lieux habités savent préserver.

Derrière cette scène littéraire se déploie une organisation plus discrète mais essentielle : le restaurant appartient à Frédéric Dorin, tandis que Francis Bugeaud assure la direction générale.  La cuisine, elle aussi, porte l’empreinte de cette continuité. Durant près de quinze ans, Julien Deleury fut le maître des fourneaux, tenant la maison avec la rigueur et la constance qui font les succès durables. Depuis son départ, la brigade est conduite par le chef Sébastien Jacquinot, qui poursuit une ligne culinaire fidèle à l’identité du lieu : une brasserie parisienne exigeante, vivante, ouverte en continu, capable d’accueillir aussi bien le petit déjeuner du matin que le dîner tardif des noctambules. Sous sa direction, la carte s’organise autour de grands classiques, réconfortants sans jamais céder à la facilité : escargots de Bourgogne, foie gras de canard, foies de veau poêlés, tartare de bœuf relevé d’une touche italienne, souris d’agneau doucement confite, poissons à la plancha, rigatoni couronnés de burrata et de pesto pistache-basilic, sans oublier les propositions végétariennes, dont un curry de patates douces et panais au lait de coco devenu une halte appréciée. Les desserts prolongent ce plaisir de brasserie avec une générosité assumée : cheesecake, pâtisseries de saison, et surtout un pain perdu désormais réputé, souvent cité parmi les douceurs emblématiques de la maison.

Les Éditeurs servent ainsi à toute heure, dans une atmosphère où le temps semble se dilater, peut-être par la présence accumulée de tant de livres, peut-être par l’ombre discrète des auteurs qui s’y retrouvent depuis des décennies. Le dimanche, le brunch rassemble familles, habitués du quartier, visiteurs de passage et lecteurs en quête d’un moment suspendu. Le ticket moyen avoisine les quarante-sept euros, reflet d’une brasserie parisienne qui assume son emplacement privilégié, sa qualité régulière et son identité nourrie par la culture.

Sous les étagères chargées d’ouvrages, entre les tables où s’échangent manuscrits et conversations, chaque visite semble traversée par une certaine idée de Paris, une ville où les restaurants ne sont jamais seulement des restaurants, mais des espaces où la littérature, la sociabilité et le goût dessinent ensemble un art de vivre. Les Éditeurs perpétuent cette tradition avec une simplicité soignée, laissant à chacun la liberté d’y écrire, pour une heure ou pour une soirée, sa propre page.

Enfin, le saviez-vous ? Les Editeurs ont succédé, le 19 mai 2001, à la Chope d’Alsace, fameuse brasserie Alsacienne Parisienne.

Et c’est dans cet établissement que j’ai été jury des « Prix Livres & Savoirs » 2025 remis par L’Académie Nationale de Cuisine

Par Sandrine Kauffer

Prix Livres & Savoirs 2025 – L’Académie Nationale de Cuisine ©SandrineKauffer