C’est dans la rue de la vierge (Calle de la Virgen), l’une des ruelles les plus vibrantes de la vieille ville d’Ibiza, que Tony Comas et Hadrien Rigat ont façonné Boodiou, un restaurant-bar à leur image : français par ses racines, méditerranéen par son environnement et volontiers voyageur dans l’assiette comme dans le verre.
Amis de longues dates en Camargue, les deux hommes concrétisent en avril 2018 un rêve imaginé sur une plage à l’autre bout du monde. Aux fourneaux, Hadrien Rigat compose une cuisine de marché nourrie de ses voyages et pensée pour le partage. Au bar, Tony Comas, mixologue au parcours international, prolonge cette même liberté, aujourd’hui épaulé par Louis Espinasse, élu Best Bartender lors de l’Ibiza Cocktail Week 2025. Huit ans après son ouverture, Boodiou raconte une Ibiza cosmopolite, festive et nocturne, mais aussi profondément humaine, sincère et ancrée dans la vie de son quartier.
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Une amitié et un rêve devenus Boodiou
L’histoire de Boodiou commence bien avant Ibiza. Tony Comas et Hadrien Rigat, originaires de Camargue, partagent dans les années 1990 une jeunesse rythmée par les chevaux, les taureaux et leurs premiers pas dans la restauration, en donnant tous deux un coup de main dans les établissements de la famille Rigat.
Hadrien est issu d’une famille de restaurateurs depuis quatre générations, il travaille notamment aux côtés de son père, le chef Denis Rigat, à L’Aïgo Boulido, adresse familiale passée d’Aigues-Mortes à la plage du Boucanet au Grau-du-Roi. Père et fils y cuisinent ensemble une Méditerranée de poissons locaux, coquillages, fleurs de courgette, langouste ou encore viande de taureau de Camargue. Denis Rigat officie aujourd’hui à l’Hôtel Les Templiers, à Aigues-Mortes.Hadrien aurait pu reprendre les affaires familiales de son père, de sa mère et de sa grand-mère. Il préfère construire son propre univers à Ibiza, une île découverte enfant pendant les vacances, dont la magie, l’énergie et la convivialité sont restées profondément inscrites dans sa mémoire.

Tony Comas emprunte une autre route. Londres d’abord, puis les Antilles françaises, Anguilla, la République dominicaine, Paris, Vancouver ou Stockholm. À partir de 2010, le cocktail devient véritablement son langage. Il poursuit son parcours comme consultant de Bamako à Abidjan, de l’Argentine à l’Uruguay, puis en Malaisie, à Shanghai, au Vietnam, au Cambodge, à Hong Kong et à Doha. De la Papouasie à l’Afrique de l’Ouest, de l’Asie aux grandes capitales européennes, il voyage dans 25 pays et travaille dans certains des plus grands bars du monde, sans perdre de vue l’idée de rejoindre un jour Hadrien pour créer leur propre adresse
Le projet s’accélère presque brutalement : un coup de téléphone, une visite virtuelle en visio et l’affaire est conclue. Ils ne connaissent alors personne sur l’île. Leur choix se porte sur un ancien local de la vieille ville, autrefois utilisé comme dépôt de charbon par les pêcheurs. Hadrien n’osait même pas imaginer pouvoir s’installer dans cette Ibiza sélecte, mythique, renommée, ultra-VIP. Pourtant, le rêve prend forme.
Les travaux commencent en novembre 2017. Sous un habillage de bois, ils découvrent une mosaïque artisanale datant de 1973 et choisissent de la conserver comme une mémoire du lieu.

« Pendant six mois, nous avons fait nous-mêmes les travaux », se souvient Tony. « On a déniché des objets, repeint, fabriqué les lampes, les porte-clés et, à l’ouverture, nous étions deux, sur le pas de la porte, à attendre nos premiers clients. Quelle émotion ! », se souviennent-ils.
En avril 2018, Boodiou ouvre enfin au cœur de la Calle de la Virgen. Son nom revendique lui aussi leurs racines, car « boodiou » vient de l’occitan et signifie « Bon Dieu ! », cette exclamation méridionale, qui exprime aussi bien la surprise que l’enthousiasme
Boodiou concentre l’esprit d’Ibiza
Véritable restaurant à ciel ouvert, coiffé de drapeaux et de parapluies aux couleurs très « gay», Boodiou joue sur un contraste saisissant. Dehors, la ruelle bouillonne ; à l’intérieur, lumière tamisée, bougies et atmosphère presque « religieusement éclairée » dessinent un décor intimiste. Deux espaces, deux ambiances, avec environ 35 places en terrasse et autant à l’intérieur, pour une maison volontairement à taille humaine.
« Ibiza, c’est quoi ? », interroge Tony. « Une île aux multiples influences, personnalités, cultures, nationalités, où se croisent des stars, des amoureux de la musique électronique, mais aussi des hippies, des gitans, des artistes, des créatures, des personnages, des naufragés. Boodiou incarne cet esprit. L’essence d’Ibiza. Chaque soir s’y croisent des joueurs de foot, des stars de la pop, des influenceuses aux millions d’abonnés, des chefs étoilés, des milliardaires, qui viennent dîner avant de remonter sur leurs yachts. Mais aussi des passants, des musiciens de rue, des créatures de la nuit, des clubbeurs en before, en after, in between. Des familles, des amis, des Ibicencos pur jus, des touristes, des gens de passage, des voisins, des gitans », mentionne-t-il.

Cosmopolite et multiculturel, Boodiou n’est pourtant pas une adresse saisonnière déconnectée de son quartier. L’entreprise reste ouverte toute l’année. Les voyageurs rencontrés au bout du monde y repassent, les amitiés s’y retrouvent et les habitués côtoient ceux qui viennent de pousser la porte pour la première fois. Même les voisins prennent part à cette joyeuse proximité et, depuis leurs balcons, chantent parfois « Joyeux anniversaire » aux clients attablés dans la rue.
«Ceux qui vivent sur cette île savent qu’elle est bien davantage. C’est un carrefour. Un refuge. Un théâtre à ciel ouvert où se croisent des vies venues des quatre coins du monde », rajoute Tony avec un large sourire. « À Ibiza, les frontières disparaissent. Les nationalités se mélangent. Les générations aussi. Et tous finissent un jour par emprunter les ruelles pavées de Dalt Vila », rajoute Hadrien.

Chez Boodiou, les conversations commencent facilement, un dîner peut se transformer en rencontre et personne ne sait vraiment à quelle heure la soirée s’arrêtera. Le restaurant est fermé le midi, mais vit parfois jusqu’à 3 heures du matin. Vers 11 heures, Hadrien part faire ses courses avant d’attaquer la mise en place dans cette petite cuisine qui sert à la fois à la production et à l’envoi, directement ouverte aux regards. Les clients viennent l’observer, lui parler, échanger. Face à lui, un grand canapé orange et une table de mixage racontent une autre de ses passions : dès que l’occasion se présente, Hadrien la fait vibrer.
Ancré dans son quartier tout en parlant toutes les langues, Boodiou s’est progressivement agrandi sans perdre son échelle humaine. Tony et Hadrien ont racheté le local voisin pour en faire un espace de stockage, ainsi que l’appartement du dessus, proposé à la location. Juste en face, ils viennent également d’ouvrir The Oyster Nomad. Avec 25 places assises, ce comptoir à huîtres a été imaginé comme une extension naturelle de l’esprit Boodiou, autour des produits de la mer.

Une cuisine libre et à partager
Derrière les fourneaux, Hadrien Rigat compose une cuisine libre. Sa journée commence au marché et auprès de ses fournisseurs. Sur une, île où l’approvisionnement impose aussi ses contraintes, la carte courte permet de privilégier fraîcheur, exigence et spontanéité. Elle évolue avec les saisons, les arrivages et l’inspiration : les assiettes changent mais certains plats deviennent des classiques, à l’instar de la terrine de campagne, travaillée avec herbes, ail et brandy. Souvenir d’enfance commun aux deux fondateurs, elle est devenue une véritable signature française de la maison.
Sa cuisine conserve une ossature française héritée de quatre générations de restaurateurs, tout en regardant vers la Méditerranée, les saveurs rencontrées au cours de ses voyages et cet esprit de tapas qui invite naturellement au partage. Poissons et produits de la mer, viandes maturées sélectionnées avec soin, légumes de saison, assaisonnements précis et sauces travaillées composent une cuisine lisible et contemporaine.

Au fil des saisons apparaissent sardines en croûte de sésame, bacalao accompagné d’une sauce crémeuse et de farro, différentes pièces de viande ou légumes travaillés selon les arrivages. Cet été, le gaspacho de betterave à la feta, la cecina de León, ou les anchois marinés au poivron rôti et à l’huile verte. Une cuisine franche, dans laquelle acidité, fumée et condiments viennent donner du relief au produit. Le crudo de thon rouge pousse cette recherche vers l’épure : la chair est servie presque nue, accompagnée d’un trio d’huiles, pimentée, verte et au vin doux, jouant successivement la chaleur, la fraîcheur végétale et la rondeur.
L’artichaut confit explore un registre plus terrien avec la profondeur du romesco et un manchego à la truffe noire, dans une alliance généreuse, presque automnale. Plus inattendu, le tataki de filet mignon ibérique associe la tendreté du porc à une aubergine fumée et à la douceur profonde de l’ail noir, autour de saveurs torréfiées maîtrisées. Le calamar à la plancha, simplement accompagné de légumes verts grillés, revient à une lecture plus dépouillée de la cuisine ibérique, où la précision de la cuisson et la qualité du produit suffisent à construire l’assiette. Même les desserts suivent cette ligne de simplicité lisible, avec notamment un flan coco accompagné d’une sauce à l’abricot. Grillé, fumé, mariné ou confit, le produit prime sur la démonstration technique. Hadrien Rigat cuisine, Tony Comas reçoit, Louis Espinasse compose les cocktails, ou inversement, tant la polyvalence derrière le bar participe ici à l’esprit de la maison.

La mixologie en pairing de la cuisine
Chez Boodiou, restaurant et bar fonctionnent comme un même ensemble. L’univers liquide construit par Tony Comas au fil de ses voyages dialogue directement avec la cuisine d’Hadrien. Le mot clé est la confiance : la carte est un point de départ et le cocktail peut se construire sur mesure à partir d’un goût, d’une envie, d’un souvenir ou simplement d’une conversation. Cocktails, vins et spiritueux sont pensés en écho aux assiettes ; les deux cartes évoluent ensemble et peuvent parfois partager les mêmes ingrédients.
Les spiritueux servis derrière le bar proviennent de Bows Distillerie, distillerie artisanale occitane située dans le Minervois, près de Carcassonne. Fondée en 2017 par Benoît Garcia, cousin de Tony Comas, elle partage avec Boodiou la même philosophie : authenticité, savoir-faire et production à taille humaine.

Depuis 2018, l’équipe élabore ses propres créations artisanales à partir de fruits, plantes et aromates récoltés localement. Parmi elles, la célèbre Hierbas, devenue l’une des signatures de Boodiou, mais aussi des versions vieillies en fût, une Hierbas au piment, une eau-de-vie de feuille de figuier, un limoncello maison, une liqueur d’orange amère inspirée de l’Aperol ou encore un vermouth à la prune. S’y ajoutent des recherches autour d’un alcool de figue de Barbarie évoquant le mezcal ou d’un cidre de pomme acidulé, tandis que le vegan hierbas sour s’est imposé parmi les cocktails identitaires de l’adresse.
Depuis octobre 2024, Louis Espinasse apporte son énergie et sa créativité derrière le comptoir. Passionné par les associations de saveurs, les infusions maison et les spiritueux de caractère, il a été élu Best Bartender lors de l’Ibiza Cocktail Week 2025, à l’issue de la Route des Bars à laquelle participait Boodiou. Une distinction qui souligne la place essentielle de la mixologie, dans cette maison où le cocktail n’est jamais un simple apéro ou accompagnement. Chaque bouteille raconte ainsi un produit, une saison ou une histoire. Entre Ibiza et le sud de la France, cuisine et bar dialoguent dans une même recherche de spontanéité, de goût et de partage.
Huit ans après l’ouverture, Tony Comas et Hadrien Rigat ont fait de Boodiou bien plus qu’une adresse : une maison de rencontres, de fidélités et de nuits partagées, profondément ancrée dans son quartier et fidèle à cette Ibiza libre, cosmopolite et humaine qu’ils avaient rêvée
Par Sandrine Kauffer-Binz
Crédit photos et vidéos : Sandrine Kauffer-Binz et ©Boodiou
www.instagram.com/boodiouibiza





