À Carcassonne, dans l’Aude, La Table de Franck Putelat s’apprête à célébrer vingt ans d’existence le 12 avril 2026. Un anniversaire qui dépasse la simple longévité d’un restaurant pour interroger une réalité plus profonde : comment faire durer aujourd’hui une maison gastronomique sans renoncer au sens ni à l’exigence ?
Doublement étoilé au guide Michelin depuis 2012, Meilleur Ouvrier de France 2019 et Bocuse d’Argent en 2003, Franck Putelat fait partie de ces chefs qui ont construit leur parcours dans la durée.
Franck Putelat revient, dans cet entretien, sur l’épreuve intime qu’il a traversée il y a quelques semaines avec son opération d’un méningiome, un choc qui l’a conduit à regarder sa vie autrement.
Allongé pendant un mois, confronté à la fragilité du temps, il a ressenti le besoin de marquer une pause et de donner un sens particulier à cette année anniversaire.
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Ces 20 ans de La Table de Franck Putelat deviennent ainsi le symbole d’un parcours fait d’endurance, de doutes, de succès et d’épreuves personnelles. Il regarde dans le rétroviseur son chemin de fils de paysans devenu Meilleur Ouvrier de France, Bocuse d’argent et chef doublement étoilé. Il évoque aussi les années difficiles, le divorce, le Covid, les fragilités d’un chef propriétaire et la reconstruction permanente qu’impose une telle maison.
En parallèle, il raconte le développement de son univers, de l’ouverture de la brasserie à la structuration d’un groupe comptant aujourd’hui près de 90 salariés. À 56 ans, il pense déjà à la transmission, à la passation du patrimoine, mais aussi à la manière de transmettre un savoir, une vision et une exigence. Il veut que ce qu’il a bâti continue à vivre, sans être réduit à une simple opération immobilière, mais en restant un lieu de cuisine et de sens.
Son regard sur les 20 prochaines années est celui d’un homme qui veut encore créer, conseiller, accompagner et rester utile, sans renoncer à la passion. La médaille de l’ordre du Mérite agricole, enfin, le touche profondément, comme une reconnaissance intime de ses racines et de la valeur du travail transmise par ses parents.

Depuis deux décennies, Franck Putelat développe à Carcassonne une gastronomie connectée au réel, attentive aux mutations économiques, humaines et agricoles qui traversent le métier. À l’heure où la restauration française traverse l’une des périodes les plus complexes de son histoire ; tensions économiques, fragilisation du monde agricole, pénurie de main-d’œuvre et remise en question des modèles traditionnels, certaines maisons continuent pourtant de tenir le cap. Car la haute cuisine ne peut plus se penser hors-sol. Crises successives, inflation, tensions sur les filières agricoles, évolution des attentes des équipes : autant de défis auxquels le chef répond par un engagement concret sur son territoire.
Ces derniers mois, Franck Putelat s’est ainsi illustré par plusieurs initiatives de soutien au monde agricole et à ses pairs : valorisation de vignerons locaux, recommandations de producteurs, actions de solidarité, interventions directes auprès de certains agriculteurs, participation à la remise en état de l’environnement après les incendies dans l’Aude. Autant de gestes qui rappellent que la gastronomie repose avant tout sur un tissu humain souvent invisible. Cet engagement a récemment été salué par l’attribution de la médaille de l’Ordre du Mérite Agricole, remise début 2026 par le ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire.
« La cuisine commence bien avant l’assiette. Sans agriculteurs respectés et soutenus, il n’y a pas de gastronomie possible. Un chef doit aussi être là quand le système vacille », souligne Franck Putelat.

Au fil des années, le chef a également choisi de bâtir un véritable écosystème autour de sa maison carcassonnaise. À côté du restaurant gastronomique, il développe une brasserie bistronomique accessible, un hôtel haut de gamme et une organisation d’approvisionnement privilégiant les circuits courts. À cela s’ajoutent des activités de transmission, de consulting et de participation à des jurys. Cette diversification constitue pour lui un levier de résilience économique, permettant d’absorber les investissements, de sécuriser l’activité et de préserver l’identité culinaire de la maison.
L’histoire commence au début des années 2000.
En 2004, Franck Putelat décide de se lancer en solo et acquiert un verger situé en contrebas de la Cité médiévale de Carcassonne. Sur ce terrain vierge qu’il défriche en 2005, il imagine un projet global baptisé « Le Parc ». Le restaurant gastronomique La Table ouvre le 12 avril 2006, suivi en 2013 par un hôtel haut de gamme.
Avec l’architecte Emmanuel Delayre, le chef imagine un univers qui mêle ses origines jurassiennes et l’histoire de Carcassonne. Dans la salle du restaurant, des voiles évoquant les cottes de maille, des ouvertures étroites rappelant les meurtrières médiévales et une présence constante du feu symbolisent à la fois la maîtrise des cuissons et la passion du métier. Le bois issu de l’ancien verger est réemployé et transformé en tables, patères ou supports décoratifs. Parmi les éléments marquants figure notamment l’étonnant « arbre à fromages », devenu l’une des signatures du lieu.

Au fil du temps, la reconnaissance institutionnelle s’est ajoutée à cette construction patiente. Si les classements et distinctions gastronomiques suscitent régulièrement débats et polémiques, certaines récompenses demeurent des repères structurants dans la vie d’un chef. Le Bocuse d’Argent remporté en 2003 et le titre de Meilleur Ouvrier de France obtenu en 2019 jalonnent ainsi le parcours de Franck Putelat comme des marqueurs durables.
« Le MOF et le Bocuse d’Or sont des repères structurants dans la vie d’un chef. Ils valident un socle de compétences et une rigueur qui ne se démodent pas, et qui fédèrent. Les étoiles font rêver, bien sûr, mais elles s’inscrivent dans un autre rapport au temps », explique-t-il.

Cette affiche repose sur une idée visuelle particulièrement forte : celle d’un face-à-face entre deux époques d’un même chef. À gauche, Franck Putelat plus jeune, toque haute et regard déterminé, vainqueur du Bocuse d’Argent 2003, fonceur et compétiteur. À droite, le chef d’aujourd’hui, col tricolore de Meilleur Ouvrier de France 2019, regard de l’expérience et de la compréhension.
Entre les deux, un bras de fer symbolique où circule une force presque intergénérationnelle : vingt années de cuisine, de concours et de transmission semblent dialoguer dans un sourire complice. Le fil conducteur apparaît clairement : une énergie, une détermination presque virile, qui souligne la constance d’un parcours et la fidélité à une vocation. En se confrontant à lui-même, le chef montre que la véritable compétition est celle que l’on mène avec le temps, avec soi-même, dans un dépassement permanent. Les vingt ans de la maison deviennent ainsi l’histoire d’une évolution plutôt que celle d’un simple anniversaire.
Une cuisine « classique-fiction »
Sa cuisine, qu’il qualifie volontiers de « classique-fiction », se situe dans cet équilibre entre héritage et création. Respect des fondamentaux, précision technique, audace mesurée et sens de l’émotion composent une approche qui mêle terre et mer, tradition et projection.
« La cuisine, entre les techniques et les produits, est excitante et terrifiante ; elle nous pousse à l’excellence, à l’innovation, à la remise en question. Même mes plats signatures évoluent et continuent d’évoluer. Quel intérêt sinon ? », confie-t-il.

La Brasserie à 4 Temps
Depuis vingt ans, La Table et la Brasserie à 4 Temps accueillent une clientèle variée : habitants de la région, voyageurs, personnalités ou confrères. Tous viennent découvrir un univers culinaire singulier où se croisent revisites de classiques – bouillabaisse ou cassoulet -, compositions inattendues et plats signatures parfois audacieux, comme un melon-jambon transformé en dessert. Autant d’expériences qui prolongent souvent une promenade dans la Cité médiévale ou le long du Canal du Midi.
La maison s’est également imposée comme un véritable laboratoire du métier de chef. Former, accompagner, responsabiliser : derrière la cuisine se joue une réalité essentielle. De nombreux professionnels passés par les brigades de Franck Putelat ont ensuite ouvert leur propre établissement ou poursuivi des parcours d’excellence dans différents concours culinaires.
« Soutenir des collaborateurs pour qu’ils s’accomplissent est la preuve qu’une maison a joué son rôle. La transmission, c’est accepter que les talents prennent aussi leur envol », affirme le chef.

Pour célébrer cet anniversaire, Franck Putelat a imaginé une série de rendez-vous exceptionnels.
Entre le 31 mars et le 26 mai 2026, 9 dîners réuniront à Carcassonne plusieurs grandes signatures de la gastronomie française. Parmi les chefs invités figurent notamment Hugo Souchet, Christophe Bacquié, Mathieu Guibert, Glenn Viel, Bruno Oger, Ronan Kervarrec, Christopher Coutanceau, Philippe Mille, Marie-Aude Vieira et Christophe Hay.
- mardi 31 mars : Hugo Souchet (3 étoiles Michelin – Les Prés d’Eugénie fondé par Michel Guérard)
- mardi 7 avril : Christophe Bacquié (2 étoiles Michelin, MOF- La Table des Amis)
- samedi 11 avril : Mathieu Guibert (2 étoiles Michelin – Anne de Bretagne)
- mercredi 22 avril : Glenn Viel (3 étoiles Michelin – L’Oustau de Baumanière) & Bruno Oger (2 étoiles Michelin – La Villa Archange)
- mardi 28 avril : Ronan Kervarrec (2 étoiles Michelin – Maison Ronan Kervarrec)
- mardi 12 mai : Christopher Coutanceau (3 étoiles Michelin – Restaurant Christopher Coutanceau)
- mercredi 13 mai : Philippe Mille (2 étoiles Michelin, Bocuse de Bronze, MOF – Arbane)
- mardi 19 mai : Marie-Aude Vieira & Aurélien Gransagne (2 étoiles Michelin – Restaurant Serge Vieira)
- mardi 26 mai : Christophe Hay (2 étoiles Michelin – Fleur de Loire)
« Ces vingt ans sont aussi ceux des chefs remarquables avec qui j’ai grandi, appris et partagé. Les inviter ici, c’est célébrer un esprit de confraternité et ouvrir ces moments de savoir-faire et d’émotion au public », explique Franck Putelat.
Chaque soirée donnera lieu à une création culinaire collective, conçue à quatre ou six mains, comme une rencontre entre univers, territoires et sensibilités. Un week-end spécial sera également organisé les 12 et 13 avril 2026, pour marquer plus particulièrement les vingt ans de la maison.

Au-delà de l’anniversaire, cette célébration pose aussi une question plus large : quel avenir pour la gastronomie française ? Comment préserver l’excellence sans fragiliser les équipes et les filières agricoles ? Quel rôle les chefs peuvent-ils jouer auprès des consommateurs ?
À Carcassonne, Franck Putelat entend apporter sa réponse en continuant de faire vivre une maison où la cuisine reste indissociable d’un territoire, d’un engagement humain et d’une vision à long terme.
Par Sandrine Kauffer-Binz
crédit photos ©agenceVerri



