C’est inédit dans l’histoire d’une association, les deux Vices-Présidents des Grandes Tables du monde, Jean-François Piège et Serge Schaal ne se représentent pas au Conseil.

A quelques jours du Congrès des Grandes Tables du Monde (13 octobre 2019 à Saint-Jean-Cap Ferrat) et de l’élection du nouveau conseil et du nouveau président, les tensions et pressions sont montées en puissance, auprès de membres.

Entretien avec Serge Schaal, l’un des vices-présidents et membre du conseil depuis 10 ans.

Serge Schaal est membre du Conseil d’Administration depuis 10 ans au sein des Grandes Tables du Monde ©Cook and Shoot

« Au bout de 10 années au Conseil, je renonce à me représenter »

« Dans les conditions actuelles, je renonce à me représenter au C. A des Grandes Tables du Monde, et je vous informe que mon ami Jean-François Piège y renonce également. C’est assez rare pour être souligné et ces décisions devraient interpeler et mettre en lumière un dysfonctionnement », précise Serge Schaal.

J’avais préparé mon discours de candidature pour lundi car j’aurais aimé vous dire que je suis fier d’œuvrer au sein du Conseil d’Administration des Grandes Tables du Monde, depuis 10 ans, de manière bénévole et au service des membres.

J’aurai aimé vous dire que je suis fier d’honorer et de représenter les métiers de la salle. J’aurais aimé vous dire je suis fier d’appartenir à la plus prestigieuse association internationale des restaurateurs. Mais, il n’en est rien.

Que de regrets, évidemment, mais il faut se rendre à l’évidence d’un « ostracisme » bien organisé. Depuis quelques jours, une pression s’intensifie, décevante, avec des attaques à caractère discriminatoire, très loin des valeurs que nous véhiculons dans l’association je ne vois plus l’intérêt de siéger à côté de ces personnes qui les ont proférées. Les Grandes Tables du Monde ont valeur d’exemplarité et cette période électorale est blessante, avec des attaques identitaires sur ma personne. Je suis personnellement touché et affecté. Je suis inquiet que de tels individus prennent le pouvoir au sein du conseil.

Cette forme de « violence » a été précédée par les démissions de trois grandes maisons emblématiques, la Pyramide, La maison Troisgros et La Maison Edouard Loubet. Quelles sont les raisons qui les ont poussés à quitter notre association? Qui a cherché à mettre en lumière les raisons ? La démission au Conseil d’Administration de Pierre Wynants, au cours de son mandat, est également symptomatique. Ce sont des signes et des alertes de dysfonctionnements qu’il faut prendre en considération et en chercher les causes.

Je serai présent lundi au congrès et je répondrai aux questions qui me seront posées

J’expliquerai aux membres les raisons pour lesquelles je quitte mes fonctions, parce que mes moyens sont limités pour honorer nos objectifs, nos finalités et nos saines ambitions. Par ailleurs, je ne suis pas partisan de la chaise vide et je serai à côté des membres car il faut toujours défendre ses idées et ses points de vue. En tant que membre, ma parole sera plus libre et je ne serai plus lié à la confidentialité du Conseil. Je connais parfaitement son organisation et je saurai poser les bonnes questions au bon moment. Je ne me représente pas au conseil, mais je resterai un membre actif et vigilant.

Une éviction organisée et des élections biaisées

C’est au congrès de Marrakech que tout est apparu comme une évidence. Depuis le congrès de Marrakech, le conseil d’administration a été évincé, devenu inexistant. C’est la première fois que les membres de l’association n’ont pas eu le droit de poser de questions. Le débat démocratique fut muselé par la mise en scène du congrès, parfaitement orchestrée. De la même manière, les initiateurs des trophées ont été évincés de la remise des prix. Toute la communication, et les moyens importants engagés, portent sur le président et notre prestataire et Délégué Général Nicolas Chatenier.

Auparavant, je sentais que la différence d’opinions dérangeait, mais la mienne ne remettait jamais en question ma loyauté au sein des Grandes Tables du monde. Il y a certes des désaccords et des positions divergentes par rapport à la présidence. Par exemple, j’ai beaucoup d’émotions et de difficultés à accepter sans réagir que trois maisons emblématiques démissionnent.

Nicolas Chatenier et Serge Schaal à Paris (archive) ©Sandrine Kauffer-Binz

Depuis 10 ans j’ai toujours cherché à fédérer et à réunir les membres je suis pour l’expression libre, le débat d’idées et le dialogue. Je me suis aussi permis d’exprimer mon désaccord important avec la présidence au sujet des dépenses pour les Congrès qui atteignent des sommes indécentes de 500 000€. Cela me semble disproportionné. Je souhaiterais que l’association développe des missions plus profondes, porteuses de sens et de valeurs. Je souhaiterais qu’on initie des projets autour de nos métiers et qu’on puisse se rapprocher des institutionnels et des ministères, pour témoigner et apporter notre contribution à leur promotion.

Je suis évincé du prochain conseil car les élections sont biaisées par un jeu subtil de centralisation des procurations, qui sont redistribuées en fonction des affinités. À ce jour, en tant que vice-président en fonction, je n’ai pas le droit de connaître les maisons présentes au congrès et celles qui ont donné mandat. Depuis quand une procuration n’est-elle pas directement remise aux personnes de confiance ?

À ce jour, à priori, il ne reste que 12 candidats pour 11 places, puisque Jean-François Piège, Yannick Alleno, Caroline Rostang et moi-même, ne participerons plus à cette élection. J’ai pris cette décision parce que j’ai compris que les élections étaient partiales voire arbitraires.

Tous les paramètres sont faussés, quelle sera la légitimité du prochain conseil? Et sa représentativité ? Dans les conditions actuelles, je ne peux pas me représenter. C’est un crève-cœur évidemment, mais il est clair que nous ne sommes plus les bienvenus dans le prochain bureau. Les dés sont jetés.

Candidats sortants se représentant :

David Sinapian, Sylvie Buhagiar, Laurent Gardinier, Marc Haeberlin, Maryse Trama, Heiner Finkbeiner, Antonio Santini.

Nouvelles candidatures au CA :

Mauro Colagreco, Sang-Hoon Degeimbre, Pierre Résimont, André Terrail, et Hélène Clément.

Les membres du bureau des Grandes Tables du Monde à New-York

10 années entre tradition et innovation

Depuis 10 années, j’ai œuvré au sein du Conseil d’Administration. 5 ans en tant que trésorier alors que David Sinapian était vice-président et 5 ans à la vice-présidence sous la présidence de David Sinapian. Pendant 10 ans nous avons fait évoluer et « réveillé la belle endormie ». Nous n’avons pas attendu Nicolas Chatenier.

J’ai eu la chance d’observer pendant cette décennie son ascension tant du point de vue du nombre des membres qui augmentent, que de son aura internationale. Les jeunes générations ont eu envie de nous rejoindre, car nous avons rendu l’association attractive.  Nous l’avons mise en lumière et elle a bénéficié d’une belle médiatisation. Pour la première fois, les Grandes Tables du Monde s’incarnaient à la TV lors de l’émission d’un « dîner presque parfait ». En 2012, la Fourchette des Ducs a signé un jumelage avec la Maison Pic, en hommage au jumelage de l’auberge de l’Ill et Paul Bocuse en 1969.

Les Grandes Tables du Monde ont bénéficié d’une très belle visibilité en Alsace, avec notre soixantième anniversaire organisé en marge du salon Egast. Nicolas Stamm et les Etoiles d’Alsace ont organisé un diner de gala et nos membres ont été reçus dans les meilleures conditions. Aujourd’hui encore, on me parle de ce congrès fraternel et convivial qui n’a pas coûté un centime à l’association grâce aux partenariats et sponsors trouvés par Nicolas Stamm. En 2014, nous avons participé au tournage de l’émission « Top chef » et en 2016, la commission des métiers de salle a été créée, récompensant François Pipala lors du congrès de Venise.

Jean-François Piège, David Sinapian et Serge Schaal au Congrès de Vienne 2015 (archive)

L’association a déjà connu quelques tempêtes, mais elle risque de souffrir momentanément de ses blessures qui sont profondes. L’association opère une trajectoire différente, j’aimerais rester le lien entre la tradition et l’innovation, entre le passé, le présent et son avenir. L’association, avec ses 65 ans d’histoires, puise sa force dans ses racines, ses pères fondateurs et leurs valeurs. Le conseil d’administration doit être le garant de cet héritage, source de sa longévité dans l’amitié. Nous nous sommes toujours retrouvés autour des valeurs communes tels l’amitié et le respect, qui ne s’opposent en rien à une évolution numérique, médiatique et encore moins à l’ouverture à l’international. Le Conseil d’Administration cultive cette ADN historique, véritable liant entre les membres. La pluralité au sein du Conseil assure une complémentarité et la somme des différences enrichit l’association, la rendant représentative de ses membres.

Il manque aujourd’hui la substance qui fait lien et corps entre les membres et qui donnent du sens à notre association. Tout ne peut reposer sur la communication et les affaires. Depuis 10 ans, j’effectuais un travail bénévole comme les autres membres du conseil, un travail qui me passionnait sur le plan intellectuel et humain.

Mais, je garde en mémoire des merveilleux souvenirs et des rencontres extraordinaires avec des amis, qui le sont encore aujourd’hui »

 

Par Sandrine Kauffer-Binz

 

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