Manger avec les doigts dans un restaurant triplement étoilé, trinquer avec fracas, observer une bouchée à travers une loupe, se laisser tromper par un miroir ou choisir une bague en chocolat : chez Disfrutar, le repas devient une expérience totale, rythmée par les émotions, les surprises et des mises en scène intelligentes. Trompe-l’œil, fumée, sphérifications, jeux de textures et scénographies graphiques émerveillent le regard avant même de surprendre le palais.
À Barcelone, Disfrutar, 163, rue Villarroel, occupe une place singulière dans la gastronomie mondiale. Triplement étoilé au Guide Michelin, élu meilleur restaurant du monde en 2024 par le World’s 50 Best Restaurants et désormais entré dans le cercle fermé des « Best of the Best », il est porté par Oriol Castro, Eduard Xatruch et Mateu Casañas. Les trois chefs se sont rencontrés et formés chez elBulli, auprès de Ferran Adrià, avant de construire leur propre univers à travers trois maisons : Compartir à Cadaqués, Disfrutar à Barcelone, puis Compartir Barcelona.
Le film du repas
.
Leur parcours et leur méthode de création ont déjà été largement racontés. Ce déjeuner invite à s’intéresser à l’expérience de la dégustation, faite d’émotions, de sensations et de pertes de repères qui marquent les esprits et rendent le repas mémorable. Disfrutar signifie « profiter », « prendre du plaisir ». Cette promesse devient le fil conducteur d’un menu qui mobilise les mains, le regard, l’ouïe, la mémoire et parfois même le sens de l’humour.
« Nous faisons une cuisine créative. La technique et le concept sont importants, mais ils ne sont pas une fin en soi. Dans un menu, il peut y avoir des plats très techniques et d’autres où l’émotion vient d’une idée simple, d’un goût, d’une texture, d’un souvenir. Ce que nous cherchons, c’est l’émotion du convive. Nous utilisons la créativité pour générer des techniques, des concepts et des plats capables de toucher les gens », expliquent Oriol Castro et Eduard Xatruch.

Leur cuisine a souvent été qualifiée de moléculaire, mais le terme reste réducteur. Disfrutar explore la technique, la transformation des matières, les textures, l’illusion et la surprise, avec une ambition clairement affirmée : étonner, stimuler et créer par la gastronomie. La prouesse ne constitue jamais une finalité. Elle devient un langage au service de l’émotion et du plaisir.
À table, deux expériences sont proposées, toutes deux affichées à 325 euros. Le Menu Disfrutar Classic réunit les créations devenues emblématiques de la maison, tandis que le Menu Disfrutar Festival se construit autour des recherches et des créations de saison.

Le Classic fonctionne comme une mémoire vivante de Disfrutar : un répertoire de plats qui ont marqué la première décennie du restaurant. Plusieurs sont déjà entrés dans l’imaginaire des amateurs de haute gastronomie, parmi lesquels les olives Disfrutar, les macaronis carbonara sans macaronis traditionnels, le Panchino farci au caviar et à la crème aigre ou encore les poivrons de chocolat à l’huile et au sel. Le produit méditerranéen devient le point de départ d’un jeu sur les formes, les textures et les sensations, dans lequel l’imagination et la maîtrise technique rencontrent une présentation volontiers ludique.
Le Festival incarne la recherche en mouvement : les dernières créations, les nouveaux équilibres et les réflexions qui animent actuellement les équipes. Ces deux menus parallèles se déploient au fil d’une trentaine de séquences, entre plats signatures et propositions récentes.
La force de Disfrutar tient précisément à cet équilibre. La technique n’y est jamais une démonstration isolée. Elle sert le souvenir d’un goût, le plaisir d’un geste et l’étonnement d’une bouchée. Le convive reconnaît parfois une carbonara, une gilda, un gaspacho, un sandwich, une pâte ou une olive, mais la référence lui revient déplacée, retournée et entièrement recomposée.

La salle scénarise la cuisine
Cette expérience repose sur une mécanique collective d’une grande précision. Vicente Lara, directeur du restaurant et chef de salle, orchestre un service dans lequel chaque explication, chaque geste et chaque accessoire participent à la compréhension du menu. Daniel Iván González accompagne plusieurs des premières séquences. Rodrigo Briseño dirige la sommellerie et construit avec son équipe un parcours de vins, de sakés, de vermouths et de boissons parfois inattendues. En cuisine, Paco Lara conduit la brigade au quotidien, entouré notamment de David Gil, Eric Andrada et Lucia Ferre. La salle et la cuisine ne fonctionnent pas comme deux mondes parallèles : elles racontent ensemble la même histoire.
« Americano » servi dans un porrón espagnol
Le repas débute par une véritable leçon de porrón, ce récipient traditionnel espagnol qui permet de boire sans porter le bec à ses lèvres. La présentation des objets participe déjà à la pédagogie et au jeu. Daniel Iván González Luckert arrive avec un porrón traditionnel en verre, fermé par son bouchon, puis avec un modèle d’entraînement vide, en plastique, qui lui permet de décomposer le geste sans arroser la salle.

Il faut incliner le récipient, trouver la bonne hauteur, éloigner progressivement le bec et accepter que l’élégance ne soit pas immédiatement acquise. Vient enfin la création de Disfrutar : un étonnant porrón à trois réservoirs et trois becs, posé sur la table comme un nouveau jouet. Campari, vermouth et soda jaillissent simultanément, se rejoignent dans l’air et arrivent mêlés en bouche pour former un Americano. Pour un néophyte, difficile de ne pas tacher un peu la serviette ou la nappe. Le premier rire précède la première bouchée et la haute gastronomie vient déjà de quitter son piédestal.

Biscuit cuillère glacé au mojito de fruit de la passion
Posée sur un petit rocher et présentée comme un bijou, cette bouchée au fruit de la passion évoque à la fois un petit pain et la silhouette d’un éclair. Sa texture aérienne, vaporeuse et presque évanescente impose de la saisir délicatement avec les deux mains.
Très froide, acidulée, légèrement glacée et d’une extrême fragilité, elle se déguste en deux ou trois bouchées. Une petite feuille vient parfaire cette création aussi délicate à regarder qu’à manipuler.

Le Toast : la fonte des Pyrénées
Les chefs ont imaginé un toast très particulier autour d’une boisson spiritueuse sans alcool, élaborée selon la technique de l’hydrolat, dans laquelle l’eau remplace l’alcool. Feuilles sèches, pin et mousse évoquent les montagnes pyrénéennes, tandis que l’eau et la terre se retrouvent dans la boisson comme dans le plat qui l’accompagne. Le troisième élément, l’air, naît du son produit lorsque les convives entrechoquent vigoureusement leurs coupes baroques en étain. Ici, le repas sollicite l’ouïe autant que le goût.

Connaissance et concentration de saveur : micro-pousses
Arrive ensuite une étonnante composition de micro-pousses, conçue comme un exercice de connaissance et de concentration sur les saveurs. Stévia, radis daikon, persil, mélisse, Atsina Cress, poivre du Sichuan, amarante, poivre japonais, moutarde, roquette, livèche et bourrache dessinent un parcours végétal d’une grande diversité aromatique.
Les pousses sont délicatement fixées sur une eau de tomate gélifiée. Celle-ci apporte une légère saveur supplémentaire, mais répond aussi à une nécessité très concrète : maintenir ces feuilles fragiles en place et éviter qu’elles ne s’envolent pendant le déplacement de l’assiette.
À gauche, une fiche permet d’identifier chacune d’elles et indique le sens de la dégustation. À l’aide d’une pince à épiler, il faut les saisir une à une et les consommer du bas vers le haut, selon une montée en puissance précisément orchestrée. Isolée de tout autre ingrédient, chaque micro-pousse révèle pleinement son identité : douceur, fraîcheur citronnée, note anisée, amertume, piquant, saveur poivrée ou végétale. Les parfums s’affirment progressivement, stimulent la salivation et ouvrent le palais pour la suite du menu.
Cette séquence devient une véritable leçon de dégustation. Elle invite à ralentir, à se concentrer et à mettre un nom sur les sensations. Chez Disfrutar, le jeu n’est jamais gratuit : il devient une manière ludique et sensible d’apprendre, tout en se régalant.

« Le jeudi après-midi, nous consacrons une heure à un travail de créativité avec l’ensemble de l’équipe. Nous abordons alors des sujets très variés : la présentation générale des plats sur lesquels travaille le département créatif, la cuisine traditionnelle d’un pays lointain ou encore la dégustation de produits particuliers. Lors de l’une de ces séances, nous avons reçu Annette Abstoss, experte en gastronomie qui parcourt le monde depuis des années à la recherche des produits les plus remarquables. À cette occasion, nous avons dégusté différentes micro-pousses, une expérience qui a mis en évidence l’importance de la saveur et de l’association des produits », expliquent les chefs.
Chaque micro-pousse possède une saveur particulière, susceptible d’exercer une influence déterminante sur le plat dans lequel elle est utilisée. Ajouter un élément décoratif dépourvu de sens peut déséquilibrer l’ensemble, comme le ferait une quantité de sel excessive. Ici, les micro-pousses possèdent au contraire une personnalité affirmée. Sans présenter de nouvelle technique, ce plat traduit une réflexion essentielle sur la fonction et la justesse de chaque ingrédient.

Salade liquide de tomate
« Polvorón » de tomate et Caviaroli d’arbequina
La tomate ouvre une séquence végétale inspirée des ingrédients d’une salade traditionnelle entièrement revisitée. Elle se décline en préparation liquide, mousse aérienne, gélatine, poivrons et caviar d’olive obtenu par sphérification.
Dans la verrine, l’ensemble évoque à la fois la fraîcheur d’un gaspacho et l’onctuosité d’un cappuccino froid. La matière se métamorphose, mais les saveurs demeurent parfaitement lisibles : la tomate conserve son acidité, sa fraîcheur et sa maturité solaire, tandis que l’olive apporte son amertume, sa profondeur et une délicate persistance végétale.
Comme souvent chez Disfrutar, les supports participent pleinement au récit. La préparation est présentée dans une coupe, sur un piédestal rocheux et sans aucun couvert : une mise en scène brute et minérale qui invite naturellement à la dégustation avec les doigts.

Palette d’art aux légumes
Le convive devient artiste et compose lui-même sa toile de légumes. Devant lui, des points de crème sont disposés comme les couleurs d’une palette de peintre : amande, maïs, betterave, carotte, champignon, calçot, oignon blanc doux emblématique de la Catalogne, épinard et chou.
Chaque préparation se goûte d’abord séparément, afin d’en reconnaître la saveur, la texture et l’intensité. Puis, à l’aide d’une spatule, le convive devient peintre : il étire les crèmes, les superpose et les mélange pour créer sa propre composition. Il peut alors goûter de nouveau l’ensemble et découvrir une autre lecture du plat, née cette fois de l’association des légumes.
À Barcelone, la référence à Joan Miró s’impose presque naturellement. Les couleurs franches, les formes libres et le mouvement donné par le geste transforment l’assiette en œuvre éphémère. Chez Disfrutar, le client ne se contente plus de déguster : il signe lui-même l’ultime geste du plat.

Vodka à la truffe noire
Miso à la truffe melanosporum, crème de burrata, jeunes amandes et mandarine à la vanille
Une vodka à la truffe noire, élaborée maison après plus de onze mois de macération, accompagne cette création consacrée à la truffe melanosporum. Sa fraîcheur et sa tension contrastent avec l’onctuosité du plat, tandis que l’alcool prolonge les notes profondes et terriennes du champignon.
La dégustation débute par le miso à la truffe, avant de découvrir la crème de burrata et les jeunes amandes. Un trompe-l’œil évoquant un jaune d’œuf est réalisé à partir de mandarine à la vanille. L’acidité de l’agrume apporte de la vivacité, tandis que la vanille diffuse une douceur délicatement épicée.

Chaque élément est d’abord goûté séparément afin d’en saisir la personnalité, avant d’être associé aux autres. La profondeur du miso et de la truffe rencontre alors la douceur lactée de la burrata, la fraîcheur croquante des amandes et l’éclat fruité de la mandarine.
Pain chinois farci au caviar et à la crème aigre
Création emblématique de Disfrutar, ce pain chinois farci intrigue d’abord par sa texture légère et aérienne, qui pourrait évoquer celle d’une pâte fermentée alors qu’aucune fermentation n’entre dans sa réalisation. Cet effet singulier est obtenu grâce à un travail au siphon à partir de crème fraîche.
La bouchée se saisit avec les doigts et se déguste en une seule fois. Fragile à l’extérieur, elle révèle un cœur intensément onctueux, garni de caviar et de crème aigre. La fraîcheur acidulée de la crème équilibre la richesse de la préparation, tandis que la salinité du caviar en prolonge la profondeur.
Un véritable « beignet d’amour », à la fois régressif et raffiné, dans lequel la générosité de la texture rencontre la précision du goût.


Pain au beurre fumé aéré et caviar
Le caviar revient dans l’une des scénographies les plus surprenantes du déjeuner. Sur une lourde pierre noire repose un pain délicatement croustillant, surmonté de beurre fumé aéré et de caviar. La légèreté presque évanescente du beurre contraste avec la salinité du caviar et la texture du pain. La bouchée se saisit délicatement du bout des doigts, comme un objet précieux.
Avant même de la goûter, le regard est attiré par une loupe placée à côté de la pierre. Elle révèle un minuscule personnage et son ombre, détail infime qui en dit long sur la précision de la mise en scène. Elle permet aussi d’apprécier la textture aérienne du pain au beurre fumé aéré. Ludique, l’accessoire oblige à ralentir, à observer et à changer d’échelle. Pendant quelques secondes, le convive redevient un enfant penché sur un monde miniature.


Corail d’amarante avec huître, caviar et émulsion veloutée de varech
« En 2023, le chef mexicain José Luis Hinostroza a préparé à Barcelone un repas auquel nous avons eu le privilège d’assister », racontent les chefs. Ils y découvrent un remarquable tempura de crabe à carapace molle, enveloppé d’une pâte légère et croustillante intégrant de l’amarante.
De retour chez Disfrutar, ils multiplient les essais jusqu’à élaborer leur propre formule de tempura, enrichie d’amarante soufflée. Leur intention : placer la légèreté et le croustillant au cœur du plat.
C’est ainsi qu’est né ce corail d’amarante, accompagné d’huître, de caviar et d’une émulsion veloutée de varech qui en approfondissent la dimension marine.
Le maître d’hôtel invite le convive à saisir avec les doigts cette forme alvéolée et aérienne. Le regard imagine une texture souple ; dès la première bouchée, le corail révèle au contraire un croustillant saisissant.
Présenté dans une boîte noire lumineuse, le plat s’inscrit également dans un travail consacré aux arts de la table. Un jeu de miroirs, de lumière et de perspectives crée une illusion au moment précis où la main s’avance pour s’en emparer. Le regard affirme une chose, le toucher en découvre une autre. L’illusion ne constitue pas seulement une mise en scène : elle traduit l’un des fondements de la cuisine de Disfrutar, cette capacité à déplacer la perception avant de rendre le goût à sa vérité.

Mousse d’olive verte sur salade mixte
Un vermouth traditionnel des Pyrénées catalanes prépare la séquence suivante. Ses notes végétales et son acidité accompagnent une salade de tomates, d’amandes et d’olives.
La mousse d’olive se goûte d’abord seule en une bouchée. Le plat est construit comme une promenade entre la fraîcheur de la tomate, la douceur de l’amande et la concentration de l’olive.

Feuille croustillante de champignon au beurre de cèpe
Le parcours liquide se poursuit avec un saké de style kimoto. Cette méthode traditionnelle lui confère une structure particulière, capable d’accompagner les créations autour du champignon qui suivent.
Au fond d’un nid se cache une feuille au goût intense de champignon, réalisée à partir de fécule de pomme de terre, de consommé de champignon, de fromage et d’huile d’olive. Très fine, presque transparente, fragile et cassante, elle se cherche et se saisit avec les doigts.
Sa matière semble presque impossible : elle supporte mal l’humidité et disparaît rapidement en bouche dans un croquant d’une grande élégance. La technique impressionne, mais elle reste avant tout au service de la sensation gustative.

Tartine de « coca » sans farine aux champignons et à la groseille
Une tartine de « coca » sans farine prolonge la séquence consacrée aux champignons. Extrêmement délicate, elle doit être saisie avec les deux mains afin de préserver sa structure fragile.
Les champignons en composent le cœur, tandis que la groseille apporte une touche vive et acidulée, venant réveiller leurs saveurs profondes et terriennes. Le contraste se joue autant dans les goûts que dans les textures, entre la finesse du support et la générosité de la garniture.
Présentée sur un support en bois orné d’une fleur de vie et enchâssé dans une roche, la bouchée invite à la contemplation avant même la dégustation.

Jaune d’œuf croustillant avec gelée tiède de champignons
L’œuf façon tempura est déposé sur un coquetier en laiton, accompagné d’une poule miniature rouge qui semble prête à rejoindre son œuf.
La dégustation impose de bien écouter les explications. Il faut saisir l’œuf avec les mains, le croquer par le bas et laisser son cœur liquide rejoindre la gelée tiède de champignons cachée au fond du coquetier. L’ensemble est ensuite mélangé avant d’être consommé.
Chez Disfrutar, le geste et l’ordre de dégustation font pleinement partie du plat.

Champignons crémeux « escabèche » avec huître
« Parmi les différentes expérimentations menées autour de la fermentation, nous avons exploré un nouveau champ en élaborant nos propres vinaigres. Nous avons notamment produit des vinaigres de fruits et de légumes, mais celui de champignon s’est distingué par son intérêt particulier », expliquent les chefs.
Ce vinaigre est devenu le point de départ d’un plat construit comme une escabèche terre-mer, associant les champignons et l’huître. Préparée à partir d’un vinaigre de champignons fermentés, l’escabèche est montée en émulsion. Elle acquiert ainsi une texture aérienne, soyeuse et fouettée.
L’huître est accompagnée de ficoïde glaciale, également appelée plante de glace, ainsi que de sphères évoquant des lactaires et de petits lactaires maison conservés en escabèche.
Le maître d’hôtel présente également l’appareil utilisé pour accélérer le processus de fermentation, sans toutefois le mettre en fonctionnement à table. Cette présentation permet de comprendre le travail de recherche qui précède la dégustation.

Pesto multisphérique aux pistaches tendres et à l’anguille
Le pesto prend la forme de plusieurs sphères délicates, associées à des pistaches tendres et à l’anguille. La fine membrane cède sous la dent et libère un cœur fluide, concentrant en une seule bouchée toute la fraîcheur aromatique du pesto.
La douceur végétale des pistaches accompagne le caractère plus profond et légèrement gras de l’anguille. La multisphérification compose ainsi une bouchée précise et généreuse, dans laquelle la technique s’efface rapidement pour laisser place à l’intensité du goût.

« Suquet » de merlu Cappuccino « Suquet »
Le suquet est un ragoût de poisson traditionnel de Catalogne, étroitement lié à la cuisine des pêcheurs du littoral. Il est généralement préparé avec des poissons de roche, parfois des fruits de mer, des pommes de terre, de la tomate, de l’ail et une picada à base d’amandes ou de noisettes.
Chez Disfrutar, ce plat populaire est réinterprété autour du merlu, accompagné d’un aïoli au safran et de gnocchis de pommes de terre. Il est servi avec une réduction de poisson particulièrement corsée, ainsi qu’un « cappuccino de suquet », présenté dans une tasse et dégusté comme un bouillon à boire.
La cuisine populaire catalane se trouve ainsi sublimée par une lecture contemporaine, précise et résolument créative.

La poule aux œufs d’or : œuf frit de crustacé
Un panier d’œufs est déposé sur la table. En son centre, un œuf couleur or attire immédiatement le regard. Puis arrive une assiette évoquant un œuf au plat. Mais tout est trompe-l’œil : il n’y a en réalité aucun œuf, l’ensemble étant obtenu grâce à une technique de sphérification.
La construction s’inspire du chili crab singapourien. Elle associe de la gamba rouge, de l’alginate et un colorant doré. Le piment shishito, le gingembre et une sauce satay aux cacahuètes prolongent cette évocation asiatique.
La plaisanterie visuelle révèle une composition particulièrement élaborée. L’objet est immédiatement reconnaissable, mais sa dégustation conduit ailleurs. Ici, le trompe-l’œil n’est pas une finalité : il ouvre la porte à la surprise.

Pigeon avec ses spaghettis, manchego liquide et meringue de betterave
La mise en scène débute avant l’arrivée de l’assiette. Daniel verse du jus de pomme sur de la glace carbonique dans une cafetière, créant une animation fumante qui demeure sur la table pendant la dégustation du pigeon. Cette préparation servira ensuite à composer le cidre maison fumé à l’instant.

Graphique et tout en rondeur, le pigeon est accompagné de spaghettis de gélatine qui structurent l’assiette et séparent ses différents éléments. La puissance de la viande et de son jus rencontre le manchego liquide, fromage espagnol au lait de brebis, tandis que la meringue de betterave apporte une note plus légère, douce et végétale.
La construction joue ainsi sur les contrastes de textures et de saveurs : la profondeur du pigeon, le caractère lacté du manchego et la légèreté aérienne de la betterave.

Assortiment d’en-cas au micro-ondes
Cidre maison fumé à l’instant
Un assortiment d’en-cas réalisés au micro-ondes et présenté face à un miroir introduit le pré-dessert, à la frontière entre le fromage et le sucré.
Une tuile de parmesan accueille une sphérification de vinaigre, tandis qu’un soufflé de noix est associé au parmesan et à une sphérification de pesto. Une tartelette aux noix et au roquefort complète cette séquence, dans laquelle le salé, l’acide, le lacté et le sucré s’entremêlent.
Le convive est invité à se regarder manger, non par narcissisme, mais pour observer le plaisir que procure la dégustation. La consigne pourrait sembler théâtrale ; elle se révèle pourtant étonnamment juste. Disfrutar transforme ainsi le convive en témoin de sa propre émotion.
Daniel allume ensuite un chalumeau, puis retourne un verre au-dessus de la fumée afin de l’y emprisonner. Il reprend la cafetière présentée avant le pigeon et verse la boisson à base de jus de pomme dans les verres ainsi fumés. Fraîche, acidulée et légèrement marquée par la fumée, elle intervient comme une respiration destinée à nettoyer et à relancer le palais avant l’arrivée des desserts.

Eau de rose
Une eau de rose prolonge la transition vers le sucré dans un registre frais et floral.

Engagement du client : anneaux en chocolat
Le restaurant se transforme ensuite en bijouterie. Une collection de bagues est présentée comme un symbole de la relation entre Disfrutar et ses clients. Chocolat noir, chocolat blanc, yuzu et cannelle composent ces bijoux parmi lesquels chacun est invité à choisir.
La bague est passée au doigt comme une alliance venant sceller une histoire d’amour entre la maison et le convive. Le geste pourrait être simplement amusant. Il prend pourtant une dimension plus sensible à la fin d’un repas qui n’a cessé de construire une relation.
Le client n’a pas seulement été nourri : il a joué, observé, écouté, choisi, hésité et parfois ri de lui-même.

L’explosion florale
Un dessert floral associe ensuite une mousse au miel, au pollen et à la mandarine à une glace à la fleur de sureau et au fruit de la passion. Le sucre pétillant réveille l’ensemble et fait crépiter les fleurs en bouche.


Coulant de chocolat nixtamalisé et noisette, glace à la vanille et whisky fumé
Un coulant de chocolat nixtamalisé et de noisette poursuit la séquence dans un registre plus sombre, profond et chaleureux.
La puissance du cacao et la rondeur de la noisette rencontrent la douceur d’une glace à la vanille, tandis que le whisky fumé apporte une note boisée et persistante. Une composition intense, dans laquelle la chaleur du chocolat dialogue avec la fraîcheur de la glace et le caractère fumé de l’alcool.

Pomme noire avec glace au beurre noisette
La pomme Golden referme presque le récit. Daniel présente quatre sachets sous vide illustrant les différentes étapes de sa transformation à 60 °C : au premier jour, puis après 10, 30 et 60 jours. La pomme devient progressivement noire et le temps se transforme en ingrédient visible.
Servie avec une glace au beurre noisette, elle associe la profondeur acquise au fil de cette longue évolution à une douceur lactée et familière.


Le jardin des mignardises
Présentées sur un support en bois évoquant un jardin, parmi la mousse de forêt, la verdure et les fleurs des prés, les mignardises achèvent le déjeuner dans un registre empreint d’enfance.
Après les sphérifications, les fermentations accélérées et les trompe-l’œil, Disfrutar retrouve la simplicité d’un souvenir sucré : rocher à l’ananas, mochi à la fraise, guimauve à la framboise, rocher au thé matcha, bonbon liquide au chocolat et au fruit de la passion, et barbe à papa violette.

Une cuisine savante qui n’oublie jamais le plaisir
Cette succession d’une vingtaine de dégustations mêle découvertes, pédagogie et amusement, sans jamais oublier l’art des mets raffinés, la gourmandise des bouchées saisies avec les doigts et le retour aux souvenirs d’enfance. Une story à la Une lui est consacrée, tandis que plusieurs plats feront l’objet de vidéos dédiées afin d’en décrypter plus précisément la construction.
Une loupe, une mystérieuse boîte noire, un jeu de miroirs, du caviar, des perspectives, une poule aux œufs d’or, des roses, du romantisme et une bijouterie en chocolat : tous ces objets pourraient n’être que des accessoires. Ils deviennent ici les éléments d’un langage cohérent, conçu pour raconter, surprendre et émouvoir.
Ce déjeuner a précédé mon interview d’Oriol Castro et Eduard Xatruch. J’avais eu la chance de déjeuner chez elBulli, à l’époque de Ferran Adrià, il y a près de trente ans. Autant dire que l’émotion était vive. De cet héritage, les trois chefs ont su faire naître chez Disfrutar un langage qui leur est propre : créatif, conceptuel, sensible et profondément émotionnel, aujourd’hui reconnu dans le monde entier.
Chez Disfrutar, la technique est omniprésente, mais elle sait s’effacer au moment essentiel. Lorsqu’une feuille fond sur la langue, lorsqu’un faux œuf libère une saveur de crustacé, lorsqu’une bague de chocolat se glisse au doigt ou qu’un miroir nous renvoie notre propre sourire, il ne reste plus ni machine ni procédé. Il reste le plaisir. Et peut-être est-ce précisément cela, Disfrutar.
Par Sandrine Kauffer-Binz
crédit photos et vidéos ©Sandrine Kauffer-Binz




