À 35 ans, Émilien Erard incarne une nouvelle génération de chefs de caves, à la fois profondément enracinée dans son territoire et pleinement consciente des enjeux contemporains. Nommé en juillet 2025 chef de caves de Charles Heidsieck, il succède à Élise Losfelt, elle-même héritière du travail de Cyril Brun. Une passation qui ne relève pas de la rupture, mais d’une continuité maîtrisée, fidèle à l’identité d’une maison réputée pour la constance et la profondeur de ses vins.
Né dans la vallée de la Marne, à Olizy-Violaine, Émilien Erard est issu d’une famille de vignerons. Très tôt, il est confronté au travail de la vigne, au rythme des saisons, à la précision du geste. Une familiarité avec le terrain que la presse souligne régulièrement, évoquant chez lui « un souci du détail dans les gestes », une attention presque instinctive portée à chaque étape de l’élaboration.
À cette culture du terrain s’ajoute une formation solide. BTS viticulture, licence de biologie à Reims, puis diplôme national d’œnologue : son parcours s’inscrit dans une double exigence, scientifique et pratique. Cette double lecture du vin, à la fois analytique et sensible, structure aujourd’hui son approche.
Avant de rejoindre Charles Heidsieck, il multiplie les expériences dans des maisons reconnues. Il passe par la coopérative du massif de Saint-Thierry, découvre d’autres approches chez Champagne Palmer, affine sa compréhension des élevages chez Billecart-Salmon, puis poursuit chez Ayala. Autant d’étapes qui lui permettent d’appréhender l’ensemble de la chaîne, de la vigne à l’assemblage, en passant par la gestion de cuverie et les choix d’élevage.
Son arrivée chez Charles Heidsieck en 2018 marque un tournant. D’abord responsable de cuverie, il s’impose progressivement comme un élément central de la maison. Il intègre le comité de dégustation, travaille au plus près des vignerons partenaires, affine sa compréhension du style. Huit années d’immersion, de pratique et d’observation, avant d’accéder à la responsabilité suprême : celle de chef de caves.

Aujourd’hui, Émilien Erard est le maître des assemblages. Il devient l’architecte des vins de la maison, garant d’un style immédiatement identifiable, marqué par des champagnes charnus, aux notes de fruits jaunes, à la texture soyeuse. Une signature qu’il doit préserver tout en la faisant évoluer.
Car les défis sont nombreux. Le premier est celui du goût. Les consommateurs recherchent désormais davantage de finesse, d’émotion, de lisibilité. Le second est climatique. L’évolution des températures impose de repenser certaines pratiques, qu’il s’agisse de la gestion de la fermentation malolactique, du travail des sols ou encore de l’introduction de couverts végétaux dans les vignes.
Dans ce contexte, un mot revient avec insistance lorsqu’on évoque Émilien Erard : la précision. « La précision, c’est un truc qui lui colle à la peau », peut-on lire dans la presse. Une précision qui ne relève pas seulement de la technique, mais d’une vision. Celle d’un vin juste, équilibré, capable d’exprimer à la fois son origine et son époque.
Sa philosophie s’inscrit dans cette tension permanente entre fidélité et évolution. Ne pas trahir le style Charles Heidsieck, tout en tirant les cuvées vers le haut. Rechercher un équilibre entre fruit, matière, texture et fraîcheur. Construire des vins à la fois identifiables et contemporains.
Émilien Erard n’est pas un chef de caves de rupture. Il ne cherche ni à imposer un style radicalement nouveau, ni à effacer l’héritage de ses prédécesseurs. Il s’inscrit dans une continuité exigeante, portée par une maîtrise technique solide et une connaissance intime de la maison.
Dans un paysage champenois où certaines figures s’imposent par leur notoriété, il incarne une autre voie : celle d’un artisan devenu stratège, d’un technicien devenu signature. Une présence discrète, mais essentielle, à la croisée de la tradition et du mouvement.
Par Sandrine Kauffer-Binz
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