Rue des Juifs, à deux pas de la cathédrale de Strasbourg, La Casserole célèbre dix années sous l’impulsion de Cédric Kuster. Un troisième chapitre s’ouvre. Après Marc Weibel puis Jean Roch, un nouveau nom s’inscrit dans la continuité : Kévin Stroh. Pour le chef alsacien, il s’agit d’un retour aux sources, sur ses terres natales.
En 2025, à peine six mois après son arrivée, Kévin Stroh est consacré Jeune Talent lors du Gault&Millau Grand Est 2025 ; première reconnaissance officielle d’un parcours déjà solidement affirmé. Une distinction qui fait écho à celle reçue par Cédric Kuster en 2019, lorsque le guide lui décerne le trophée Jeune Talent Service en salle. Deux trajectoires parallèles, deux engagements complémentaires réunis sous une même enseigne.

En juillet 2015, Cédric Kuster reprenait La Casserole, fort de douze années passées au Crocodile, marqué par l’exigence de Monique et Émile Jung. Son ambition était claire : recevoir davantage comme un maître de maison que comme un maître d’hôtel. Avec l’arrivée de Kévin Stroh, la maison entre dans une nouvelle résonance. Plus qu’une collaboration, il s’agit d’une rencontre qu’ils disent évidente, presque prédestinée, celle de deux alter ego résolus à inscrire La Casserole dans son époque, portés par une ambition commune de distinctions et d’évolution, sans jamais renier l’exigence ni l’identité profonde de la maison.
Un service incarné
Lorsqu’il reprend La Casserole en juillet 2015, Cédric Kuster n’a que 28 ans. Pourtant, sa maturité est déjà forgée par douze années passées au Crocodile, institution strasbourgeoise emblématique. Formé au CEFPPA Adrien Zeller d’Illkirch, passé par le Vieux-Couvent à Rhinau chez Jean et Alexis Albrecht, il s’est construit dans l’exigence des grandes maisons. Mention Sommellerie, bac professionnel, Olympiades des Métiers en 2007 et 2009 ; médaille d’or nationale puis quatrième place aux Olympiades internationales, son parcours est jalonné de distinctions qui l’amèneront à participer à l’organisation des épreuves.
En 2018, La Casserole, portée par son équipe, remporte le prestigieux Trophée des Frères Haeberlin lors du salon EGAST, une fierté régionale saluant un savoir-faire résolument collectif. Coprésidé par Michel Guérard et Arnaud Lallement, ce concours unique au monde distingue la complémentarité et l’excellence conjuguées de la cuisine, de la sommellerie et du service en salle.

La reprise de l’ancien restaurant étoilé des Girardin s’était jouée en quinze semaines à peine. « J’ai visité le 24 mars 2015, nous avons ouvert le 3 juillet », rappelle-t-il comme une date fondatrice. Le projet mûrissait depuis cinq ans. Dans cet écrin d’une vingtaine de couverts, l’élégance demeure feutrée. La salle, repensée, paraît aujourd’hui plus vaste. Bois de panneautage, panneaux en nubuck, cuir extrudé végétal, impressions de magnolia, fauteuils habillés par la manufacture italienne Rubelli composent un décor d’inspiration Empire aux accents XVIIIe siècle. Un mur rétroéclairé met en scène les spiritueux. Cristal Baccarat, verres Saint-Louis, appliques Lalique dialoguent avec une vaisselle choisie. « Mais rien n’est ostentatoire. J’aime le luxe lorsqu’il n’est pas signé. »

Cette esthétique ne serait rien sans la personnalité de celui qui l’incarne. L’excellence héritée de sa formation, se conjugue à une proximité assumée. Le service demeure précis, sans jamais devenir guindé. « Je suis un grand affectif », confie-t-il. La transmission lui tient à cœur, tout comme l’attention portée à son équipe de neuf personnes, dont deux apprentis. La maison cultive une fidélité rare. « Nous avons des ultra-habitués. Certains ne choisissent plus. Ils me font confiance. Il m’arrive d’appeler lorsqu’une table se libère : “Qu’est-ce que vous faites ce soir ?” Ils répondent : “On arrive.” ». Cette fidélité repose sur une atmosphère singulière : un service chic mais décomplexé, où la chaleur et la simplicité priment. Chaque matin, Cédric répète : « La vie est belle. » Kévin résume : « Cédric incarne complètement La Casserole. Il est solaire. Il absorbe le stress des autres. »

Kévin Stroh : une nouvelle énergie
« Kévin est mon troisième chef », annonce Cédric. Il ne recherchait pas seulement un technicien, mais une personnalité avec laquelle partager une vision. Les deux hommes se connaissent depuis leurs années au CEFPPA, dans des classes parallèles. « Nous nous sommes toujours suivis. » À 34 ans, Kévin Stroh affiche un parcours structuré. Originaire de Waldolwisheim, formé au Kasbür à Monswiller, passé par le Buerehiesel et Le Cygne, il rejoint ensuite le groupe Lalique ; Villa René Lalique puis Château Lafaurie-Peyraguey en Gironde, auprès de Jérôme Schilling, qu’il considère comme un mentor. Il y assume des responsabilités majeures, notamment lors de la préparation au concours de Meilleur Ouvrier de France de son chef.

Les concours jalonnent son parcours ; Jeune Talent Escoffier en 2013, Trophée Henri Huck, révélant un goût pour l’exigence et le dépassement. En novembre 2023, il prend la tête de l’Auberge des Templiers, table étoilée du Loiret. Une responsabilité complète, dans une maison distinguée. Puis, en 2025, s’impose le désir du retour. « Je voulais revenir en Alsace et me recentrer sur l’essentiel. Je cherchais une maison à taille humaine, où me consacrer pleinement à l’assiette. » La dimension intime de La Casserole le séduit. « Le précédent chef est resté huit ans. Cela en dit long sur l’équilibre de la maison. » Puis, l’évidence s’impose. « Nous sommes en acte et en pensée connectés », affirme Cédric. « Nous nous comprenons sans nous parler », complète Kévin.

Leur ambition est assumée. « Je veux écrire mon nom dans le Guide Michelin », affirme le chef. « C’est un objectif d’équipe », répond Cédric. Tous deux envisagent également, chacun dans leur discipline, le concours d’Un des Meilleurs Ouvriers de France. Récompensé Jeune Talent lors du Gault&Millau Tour Grand Est 2025, Kévin Stroh signe à La Casserole une cuisine précise, cohérente et sensible. Et Cédric l’avoue : « Il me redonne de l’énergie. » Une dynamique nouvelle s’installe.
Une cuisine en « Résonance ».
Pour célébrer les dix ans de la maison et marquer cette nouvelle étape, les plats iconiques ont été revisités en amuse-bouche, comme un hommage discret à l’histoire. La cuisine repose sur un principe fondateur : « La sauce est la colonne vertébrale de mes plats». Tout part du jus, de la réduction, de la profondeur aromatique. La cohérence prévaut, jusqu’au dessert. « Je ne suis pas pâtissier, je fais des desserts de cuisinier. » Le Menu Résonance (129 €) en incarne l’esprit. Le topinambour s’associe à la truffe melanosporum, à la noisette du Piémont et au persil plat dans une lecture terrienne. La truite saumonée dialogue avec des textures de choux au safran. Le céleri, relevé de tonka, de café et de citron, explore l’amertume maîtrisée. La trompette se marie au whisky alsacien et au cerfeuil tubéreux. Le pigeon, travaillé avec carotte, kumquat et carvi, affirme une signature précise.

Le risotto de courge spaghetti prolonge la gourmandise. Puis survient l’instant suspendu : le Pithiviers de canard et foie gras, servi et découpé en salle par le chef. La lame entaille la pâte dorée avec une précision maîtrisée, libérant un souffle parfumé. Le geste devient rituel. « J’ai demandé à Kévin de me pousser hors de ma zone de confort, de m’amener à me dépasser », confie Cédric. Le service retrouve sa dimension spectaculaire et maîtrisée. Les desserts prolongent cette ligne. La pomme au yuzu, fromage blanc et cardamome joue l’équilibre entre fraîcheur et douceur. Une tarte à partager conclut le repas dans un esprit convivial.
La cuisine s’inscrit dans un dialogue constant entre salle et cuisine, entre rigueur et confiance. Alter ego en résonance, Cédric Kuster et Kévin Stroh façonnent une maison où la gourmandise devient langage commun.
Dix ans après sa renaissance, La Casserole n’opère pas une rupture, elle affine sa signature.
Par Sandrine Kauffer-Binz
Crédit photos ©Sandrine Kauffer-Binz, plats ©AnneLienhart
Vidéo Sandrine Kauffer-Binz
Un reportage à retrouver dans numéro 960 de La Revue Culinaire Editée depuis 1920, c’est la revue de l’association Les Cuisiniers de France. 100 ans d’histoire y sont méticuleusement consignés et archivés. Cette revue bi mensuelle légendaire se consacre à l’activité des métiers de bouche, de ses acteurs talentueux, et de notre belle profession. J’ai l’honneur d’y apporter ma contribution depuis Novembre 2024.
Une dégustation complice autour du dessert mangue-riz au lait-caramel




