Mouna Ben Halima PDG ©La Badira en Tunisie

Mouna Ben Halima, l’âme visionnaire de La Badira et du renouveau tunisien

Ouvert en 2015 sur la plage d’Hammamet, La Badira célèbre ses dix ans. À la tête de ce palace, Mouna Ben Halima. Visionnaire, audacieuse et entreprenante, elle a fait de La Badira, qui signifie « aussi lumineuse que la pleine lune », le premier hôtel tunisien membre des Leading Hotels of the World.
Elle incarne le renouveau de l’hôtellerie tunisienne : élégante, exigeante, ouverte sur le monde. En 2025, La Badira fête sa décennie en beauté : rénovation complète des chambres, inauguration de la suite Legend dédiée à Leïla Menchari, lancement du parfum Lune Absolue, capsules vidéo réalisées avec de grandes figures tunisiennes et des collaborateurs, et plusieurs événements dont le dîner quatre mains « Gastronomia » signé Christophe Raoux, Meilleur Ouvrier de France et le chef Ramzi Bouguila.
En 2026 s’annonce l’ouverture d’un nouvel hôtel, prolongeant La Badira en marque, et la marque en symbole. Au-delà des murs, deux projets jalonnent la prochaine étape. Le premier, dans la médina de Tunis, patiente dans les arcanes administratives : « Une demeure du XVIIe siècle dort depuis trois ans. On voit à quel point les lenteurs brident l’économie. » Le second, déjà en finitions, réveille un mythe montagnard : l’Hôtel Les Chênes à Aïn Draham (1907), futur « Les Chênes by La Badira », ouverture visée dans six à huit mois. « Transposer l’esprit de La Badira ailleurs, sans trahir l’âme des lieux. »

Entre mer et lumière, entre tradition et innovation, la Tunisie rayonne de fierté, de talent et d’émotion. Dix ans d’excellence, et toujours la même promesse : une hospitalité inspirée, fidèle à ses racines, tournée vers l’avenir.

Entretien 

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En 2015, elle avait investi 15 millions d’euros. L’établissement compte cinq points de restauration, un Spa Clarins avec vingt et une cabines, et 130 clés, dont six suites Legend de 160 m², chacune dédiée à une figure ayant façonné le mythe d’Hammamet : Paul Klee, Jean Cocteau, Claudia Cardinale, Georges Sebastian, Wallis Simpson et, depuis 2025, Leïla Menchari, la magicienne des vitrines d’Hermès.

Dix ans après son ouverture, La Badira demeure une icône du luxe tunisien, une proue élégante fendant la mer comme pour mieux affirmer la renaissance d’un pays. Mouna Ben Halima, femme d’affaires au caractère affirmé, incarne cette génération de Tunisiennes qui n’attendent pas l’avenir, mais le bâtissent. Issue d’une formation en gestion et finance, diplômée de Paris-Dauphine, elle aurait pu poursuivre une carrière confortable dans le conseil bancaire à Paris. Elle a préféré revenir dans son pays, par conviction et par amour, pour créer sa propre marque hôtelière haut de gamme.

À vingt-quatre ans, propulsée à la tête du groupe familial après le décès de son père, elle prend les rênes avec la détermination tranquille des bâtisseuses. Son intuition, dès les premières années, fut de croire en la Tunisie, au tourisme d’exception dans une région longtemps tournée vers le balnéaire de masse, et au talent de ses compatriotes.

Mouna Ben Halima PDG ©La Badira en Tunisie

La Badira célèbre l’âme d’Hammamet, cette ville d’artistes dont la lumière inspira tant de créateurs. Son architecture épurée, inspirée des riads, marie arcs et palmiers dans une esthétique de blancheur et de calme. La mer s’invite partout : dans le reflet des piscines à débordement, sur les terrasses dorées, jusque dans les suites où chaque réveil s’ouvre sur l’horizon.

Mais derrière cette perfection méditerranéenne, il y a une philosophie. Mouna Ben Halima conçoit l’hôtellerie comme une expérience sensorielle totale : un lieu d’art, de culture, de gastronomie et de bien-être. Sous son impulsion, La Badira abrite le premier Spa by Clarins de Tunisie, un sanctuaire inspiré des thermes carthaginois, où la lumière joue avec les marbres et la vapeur. L’exclusivité du lieu réside dans l’équilibre entre ombre et éclat, entre modernité et mémoire.

Tout, ici, raconte la Tunisie avec élégance. Les carreaux ajourés, les mosaïques, les malles anciennes et les photographies sépia de « Tunis la Blanche » se mêlent aux lignes contemporaines. L’histoire d’un pays s’y dessine entre tradition et renouveau.

Mouna Ben Halima n’est pas seulement une hôtelière : elle est une citoyenne engagée. Pendant la Révolution du Jasmin, elle cofonde le Bus Citoyen, un projet parcourant vingt-deux gouvernorats pour inciter les Tunisiens à voter. Elle milite depuis pour une Tunisie moderne, tolérante et ouverte, soutenant la société civile, la formation et le leadership féminin. Dans les conférences et forums internationaux où elle est régulièrement invitée, elle évoque un luxe responsable, un tourisme porteur de sens, un pays capable de se réinventer sans se renier.

« La clientèle du luxe, qu’elle soit tunisienne ou étrangère, est exigeante. Elle demande qu’on la fasse rêver, mais aussi qu’on la reconnecte à quelque chose d’authentique », dit-elle.

C’est ce rêve qu’elle entretient depuis dix ans à La Badira. Un rêve où se croisent excellence et appartenance, rigueur et douceur, ambition et humanité. Sous sa direction, les équipes sont formées, encadrées, valorisées. Son management, à la fois exigeant et bienveillant, repose sur la confiance et la reconnaissance. Une main de fer dans un gant de velours, dit-on souvent d’elle. Et c’est vrai : Mouna Ben Halima, surnommée « MBH » par ses équipes, ne laisse rien au hasard.

Mouna Ben Halima, une hôtelière de conviction, pour qui le luxe est un langage : esthétique, service, culture, transmission. Elle le dit sans détour : « Je me vois comme une chef d’entreprise tout court. La Tunisie, dès 1956, a été précurseur sur les droits et la liberté des femmes ; ce qui m’importe, c’est d’agir et de bâtir. »

La Badira n’est pas née d’un caprice, mais d’un moment d’histoire. « La révolution de 2011 m’a engagée corps et âme. Je me suis vite rendu compte que la révolution était d’abord socio-économique », confie-t-elle. « Faisant partie de ceux qui pouvaient investir et créer de l’emploi, j’ai décidé de le faire différemment de ce qui avait été précédemment fait dans l’hôtellerie en Tunisie. » Une étude de marché solide la conforte : les voyageurs veulent la lumière d’Hammamet, mais aussi un récit, des épices, des plats, des objets qui disent le pays. « Je tenais à une touche tunisienne partout, sans folklore : un plateau de cuivre martelé, un tapis, un parfum d’épice… Un hôtel résolument contemporain où l’on sent la Tunisie. »

Dans l’assiette, La Badira a fait œuvre pionnière : un restaurant tunisien affirmé à une époque où « la cuisine nationale était diluée dans des buffets internationaux all inclusive ». Au gastronomique Adra, la carte se décline « en deux voix » : les Ancestrales, recettes intouchées des maisons tunisiennes, et les Signatures, où la tradition dialogue avec la grammaire française. « Nous visons une clientèle qui voyage beaucoup, en quête de ressourcement, de calme, d’une parenthèse sans téléphone ni ordinateur », explique-t-elle. Le parti pris a structuré tout le modèle : pas d’all inclusive, pas de buffets hors petit-déjeuner, des restaurants à échelle humaine.

Si La Badira reste un hôtel de destination, c’est aussi un laboratoire social. Mouna Ben Halima n’a jamais séparé entreprise et citoyenneté. Pendant la Révolution du Jasmin, elle cofonde le Bus Citoyen, qui sillonne 22 gouvernorats pour encourager l’inscription sur les listes électorales et le vote. Elle rappelle aujourd’hui l’enjeu éducatif : « Au baccalauréat, 70 % des reçus sont des jeunes filles, 30 % seulement des garçons. Ce déséquilibre dit notre défi. » Sa vision du luxe est politique au sens noble : entraîner, former, donner de la fierté. « Nos équipes ont du talent et soif d’excellence, mais le cadre institutionnel doit libérer l’initiative. La Tunisie a un potentiel immense. »

La stratégie passe aussi par la gastronomie comme levier de transmission. « À défaut de pouvoir voyager à cause des visas, je fais venir les talents ici, pour que l’élévation ait lieu chez nous », dit Mouna Ben Halima. Christophe Raoux a salué « l’engagement, le sourire et la belle organisation » d’une équipe « dotée d’un bel outil et capable d’un travail remarquable ».

Son ambition dépasse désormais les murs de La Badira. En 2026, elle inaugurera un nouvel hôtel, prolongeant cette aventure en une marque, et cette marque en un symbole : celui d’une Tunisie capable de rivaliser avec les grandes capitales du monde sans jamais trahir son âme. À Hammamet, la lumière semble avoir trouvé son écrin. Et dans son sillage, une femme se tient debout, fière, libre, inspirée.

Mouna Ben Halima revendique une Tunisie qui parle clair et haut : « Nous souffrons d’un déficit de communication. Qui sait que la plus vieille médina d’Afrique du Nord est à Kairouan ? Que la plus grande collection de mosaïques romaines au monde est en Tunisie ? » Elle s’interroge sur l’absence du Guide Michelin ou du Gault&Millau dans le pays : « Je ne les blâme pas, je nous blâme nous. À nous, privés motivés, de créer les conditions et de valoriser nos atouts. »

La Badira est devenue un symbole national : exigence internationale, « tunisianité » assumée, sens de l’hospitalité et de l’éducation. « Être visionnaire, c’est savoir rêver pour les autres et bâtir ce rêve avec eux », dit-elle. « La Tunisie a tout pour y parvenir. »

Par Sandrine Kauffer

www.labadira.com/