À l’aube de ses 20 ans d’expérience en restauration, Carole Eckert, qui avait ouvert ENFIN à Barr en juillet 2021, décrochant l’étoile Michelin avec son chef Lucas Engel en 2023, prend un nouveau tournant. Elle passe de la salle au poste de cheffe de cuisine, et présente sa nouvelle associée, Margo Bisset, directrice du restaurant et sommelière.
Elle réalise le chemin parcouru jusqu’ici. « Rien ne me prédestinait à ce parcours. Mes parents (père ouvrier, mère adjointe administrative) ont refusé mon envie d’école hôtelière après mon brevet (j’étais trop bonne à l’école). Mes expériences diverses dans la restauration ne comptent pas d’étoilés, plutôt de la brasserie, du gastro-pub ou du bistrot », dit-elle, reconnaissant être fière de son parcours atypique. Elle est sortie de l’ombre au Comptoir à Manger à Strasbourg, avec Bérangère Pélissard, « un restaurant-mouchoir de poche », s’amuse-t-elle, de 16 couverts. Puis elle a investi seule 900 000 € pour rénover une ancienne menuiserie et la maison adjacente, où elle habite. 1 000 m² et 28 ares de terrain : « ENFIN représente le monde tel que je l’espère… doux, beau et vertueux », mentionnait-elle.

Bilan après 5 années de combat
Pour son millésime 2026, presque une décennie plus tard, elle dresse un bilan d’ENFIN, présente les nouveaux membres de son équipe, sa nouvelle associée et son nouveau poste : elle devient cheffe de cuisine.
Nous entrons dans la 5e année d’existence du restaurant. Aventure qui n’a pas été de tout repos ! Il a fallu essuyer quelques revers et avancer toujours avec la conviction que ce projet mérite toute l’énergie et toute l’attention qu’il requiert. J’arrive dans cette 5e année avec le sentiment, enfin, que je me suis appropriée cette aventure pleinement. Entre le départ de mon ex-associée (ndlr Bérangère Pélissard) il y a 5 ans, le Covid, des revers financiers énormes sur lesquels je ne m’étalerai pas, mais qui ont mis en danger l’activité, et la décision de me séparer de notre ancien chef de cuisine six mois après notre étoile (ndlr Lucas Engel), ces cinq dernières années ont rimé comme un combat, la tête dans le guidon, pour faire exister l’activité sur le long terme.
La plus grande décision fut de prendre le poste de cheffe de cuisine du restaurant, alors que je fêtais mes 18 ans de service en salle. Après le départ de Lucas Engel, je suis restée quelques mois en sommellerie, tout en chapeautant la création et l’organisation de la cuisine de loin. Mais on le sait tous : à être partout, on est nulle part. Je suis donc passée officiellement en cuisine en janvier 2024, sans formation autre que la passion pour la gastronomie dans son intégralité. Je n’ai pas voulu communiquer grandement sur ce changement, car il me fallait être sûre de cette décision, de son bien-fondé, et surtout être sûre que j’allais être une bonne cuisinière en plus d’être cheffe de la joyeuse compagnie. Je pense qu’à ce stade, je peux surtout dire que je prends énormément de plaisir à créer au quotidien, à apprendre (réapprendre !), à me challenger à nouveau.

Aujourd’hui, je me sens cheffe, d’abord de mon restaurant, et également cheffe de cuisine. J’ai façonné depuis le départ du projet une philosophie qui me ressemble chez ENFIN, une philosophie éthique et responsable, tant culinairement qu’humainement. Il fait bon vivre pour l’équipe. Nos horaires sont certes plus élevés que la moyenne des 35 h, mais dans une ambiance joyeuse et passionnée, et nous fêtons aujourd’hui nos 8 ans de collaboration avec les producteurs alsaciens qui me suivent depuis Le Comptoir à Manger.
2025, la brigade s’étoffe
2025 fut riche en recrutements prometteurs : Angélique Le Stum, promue en ce début d’année maître d’hôtel. Angélique nous est arrivée du Pays basque en mai 2025, après une expérience chez les frères Ibarboure. Professionnelle et passionnée, elle incarne avec douceur la philosophie d’ENFIN et fut une réelle valeur ajoutée à notre service en salle. Elle épaule Margo Bisset, directrice du restaurant et sommelière, dans les tâches quotidiennes du restaurant et dans l’évolution de notre prestation de service, que nous souhaitons toujours meilleure.
Zoé Lambert, passée par la Villa Madie, Aponem, ou plus récemment Le Chardon à Arles (The Small Group, Laura Vidal), devient ma seconde de cuisine. Zoé, Charlotte et moi-même sommes complémentaires dans la mise en place de la partie salée des menus.
Laure Brichart, pâtissière passée chez Asa et Le Flocon de Sel, alsacienne d’origine, est de retour sur ses terres natales et collabore avec Jean-Noël sur la partition sucrée et la confection des pains maison.

ENFIN repose sur des créations potagères et légumières imposées dans le menu. « Nous avons ensuite instauré une partie “choix” pour les clients en termes de plat salé : poisson, viande ou végétal. La carte me manque parfois, mais certains plats ne peuvent s’exprimer que dans des menus », explique-t-elle.
« Je suis alsacienne et terroiriste de cœur (…) Et parce que je suis une rêveuse dans l’âme, il s’ensuit une réflexion plus large sur la saisonnalité française qui me permet de créer une cuisine de voyage. Pour l’automne et l’hiver, nous créons nos propres mélanges d’épices pour voyager : vadouvan, curry plutôt thaï ou indien, curry vert signature pour un plat de pissenlit. Les épices utilisées proviennent exclusivement de la ferme du Kalblin à Fréland. L’hiver, le chou, les bouillons m’inspirent l’Asie. L’été caniculaire m’inspire une cuisine plus latine. Le printemps et l’automne sont mes saisons de cœur.

La cuisine d’ENFIN tend vers une lecture écoresponsable du monde : limiter au maximum les produits issus d’importations étrangères (seuls le café et le chocolat ne sont pas d’origine française), un maximum de producteurs locaux, et quelques produits “invités” hors Alsace par saison. Ma cuisine est terroiriste même si elle s’autorise des agrumes et de l’iode. Elle est généreuse en sauce, la bouillabaisse en été est faite de poisson du Rhin, et nous attendons patiemment les premiers petits pois d’Alsace ou les premières tomates, qui arrivent deux mois après les produits sudistes. Au grand jamais je ne trahirai mes racines ! ENFIN est un restaurant ancré dans son territoire, au service d’une clientèle composée à 70 % d’Alsaciens. Je suis toujours ravie de leur apprendre qu’avec un chou et les piments de notre jardin, nous pouvons faire ce qu’on appelle en Corée un kimchi. Ou que nous avons du safran en Alsace, ou que le poivre de Timut ou de Sichuan pousse dans nos jardins. Ces inspirations diverses me permettent de faire découvrir une autre facette de l’Alsace, celle que j’ai comprise à travers mes voyages. »



